Index   Back Top Print

[ DE  - EN  - ES  - FR  - IT  - PT ]

MESSAGE DE SA SAINTETÉ LE PAPE FRANÇOIS
À L’OCCASION DE LA RENCONTRE MONDIALE DES MOUVEMENTS POPULAIRES 
À MODESTO (CALIFORNIE) du 16 AU 18 FÉVRIER 2017

 

Chers frères et sœurs,

J’aimerais d’abord vous féliciter des efforts que vous déployez afin de reproduire à une échelle nationale le travail qui s’accomplit dans les Rencontres mondiales des Mouvements populaires. Par la présente, je voudrais encourager et raffermir chacun, chacune d’entre vous, vos organismes et toutes les personnes qui œuvrent avec vous pour assurer [à tous] les trois T « une terre, un toit et un travail ».  Je vous félicite pour tout ce que vous accomplissez.

Je voudrais remercier pour la Campagne catholique pour le développement humain (CCHD), son président, Mgr David Talley, ainsi que les évêques hôtes, Mgr Stephen Blaire, Mgr Armando Ochoa et Mgr Jaime Soto, pour le soutien sans réserve qu’ils ont offert en vue de cette rencontre. Merci, Cardinal Peter Turkson, de votre appui constant aux mouvements populaires à partir du nouveau Dicastère pour le développement humain intégral. Je suis très heureux de vous voir travailler ensemble pour la justice sociale ! J’aimerais tellement que se propage dans tous les diocèses cette énergie constructive, qui établit des ponts entre les peuples et les personnes, des ponts pouvant surmonter les murs de l’exclusion, de l’indifférence, du racisme et de l’intolérance.

Je tiens également à souligner le travail accompli par le réseau national PICO  et les organismes qui ont pris l’initiative de cette rencontre. J’ai appris que le sigle PICO signifie : des personnes qui améliorent les communautés par un travail d’organisation (People Improving Communities through Organizing). Quelle belle synthèse de la mission des mouvements populaires : travailler localement, main dans la main avec les voisins, organisés entre vous, pour faire progresser nos communautés.

Il y a quelques mois, à Rome, nous avons parlé des murs et de la peur, des ponts et de l’amour. Je ne veux pas me répéter : ces questions représentent un défi pour nos plus importantes valeurs.

Nous savons qu’aucun de ces maux ne date d’hier. C’est depuis un moment que nous sommes confrontés à la crise du paradigme dominant, un système qui cause d’énormes souffrances à la famille humaine, s’attaquant simultanément à la dignité des personnes et à notre Maison commune afin de soutenir la tyrannie invisible de l’argent qui ne garantit que les privilèges d’une petite minorité.  « L’humanité vit en ce moment un tournant historique »[1].

Nous chrétiens et toutes les personnes de bonne volonté, il nous revient de vivre et d’agir en ce moment. « Il s’agit d’une responsabilité grave, puisque certaines réalités du temps présent, si elles ne trouvent pas de bonnes solutions, peuvent déclencher des processus de déshumanisation sur lesquels il est ensuite difficile de revenir[2]. » Ce sont là les signes des temps que nous devons reconnaître pour agir. Nous avons perdu un temps précieux, sans y prêter suffisamment d’attention, sans trouver des solutions à ces réalités destructrices. Ainsi, les processus de déshumanisation s’accélèrent. La direction que prendra ce tournant historique, la façon dont sera résolue cette crise qui s’aggrave dépendront du rôle de premier plan des peuples, et dans une large mesure, de vous, les mouvements populaires. 

Nous ne devons pas nous laisser paralyser par la peur, ni nous laisser enchainer dans les mailles du conflit. Nous devons reconnaître le danger mais aussi l’opportunité que chaque crise comporte afin de parvenir à une heureuse synthèse. Dans la langue chinoise, qui exprime la sagesse ancestrale d’un grand peuple, le mot crise est formé de deux idéogrammes : Wēi, qui représente le danger, et , qui représente l’opportunité.

Le danger, c’est de rejeter le prochain, sans nous en rendre compte, et ainsi, de nier son humanité et notre propre humanité, de nous renier nous-mêmes et de renier le plus important des commandements de Jésus. C’est la déshumanisation. Mais il existe une opportunité : que la lumière de l’amour du prochain éclaire la terre de son éclat resplendissant comme un éclair dans les ténèbres, qui nous éveille et [ainsi] jaillit l’humanité véritable avec cette résistance tenace et forte de l’authentique.

Aujourd’hui résonne à nos oreilles la question que le docteur de la loi pose à Jésus dans l’Évangile de Luc [10, 25-37] : ‘‘Et qui est mon prochain ?’’ Qui est cet autre qu’on doit aimer comme soi-même ? Peut-être s’attendait-il à une réponse commode : ‘‘Mes parents ? Mes concitoyens ? Ceux de ma religion ?...’’. Peut-être voudrait-il conduire Jésus à nous exempter de l’obligation d’aimer les païens, ou les étrangers, considérés à cette époque comme impurs. Cet homme veut une règle claire qui lui permette de classer les autres entre ‘‘prochains’’  et les ‘‘non-prochains’’, entre ceux qui peuvent devenir prochains et ceux qui ne peuvent pas devenir prochains[3].

Jésus répond par une parabole mettant en scène deux personnages qui appartiennent à l’élite de l’époque et un troisième, considéré comme un étranger, païen et impur : le Samaritain. Sur la route de Jérusalem à Jéricho, le prêtre et le lévite découvrent un homme à moitié mort, que des bandits ont attaqué, dépouillé, roué de coups, puis abandonné. Dans de telles situations, la Loi du Seigneur imposait l’obligation de porter assistance à la personne en danger, mais le prêtre et le lévite poursuivent leur chemin sans s’arrêter. Ils étaient pressés. Cependant le Samaritain, lui le méprisé, celui sur lequel personne n’aurait rien misé, et qui de toute manière avait aussi ses devoirs et des choses à faire,  quand il a vu l’homme blessé, il n’a pas poursuivi sa route comme les deux autres hommes qui étaient liés au temple, mais « il le vit et fut saisi de compassion » (v. 33). Le Samaritain fait preuve d’une vraie compassion : il bande les plaies de l’homme, le conduit à une auberge, prend personnellement soin de lui, fournit ce qu’il faut pour qu’on puisse l’assister. Tout cela nous enseigne que la compassion, l’amour, n’est pas un sentiment vague, mais signifie prendre soin de l’autre au point de payer personnellement pour lui. Cela signifie s’engager, en faisant le pas nécessaire pour se ‘‘faire proche’’ de l’autre au point de s’identifier à lui : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Voilà le commandement du Seigneur[4].

Les blessures, que provoque le système économique centré sur le dieu argent et qui agit parfois avec la brutalité des brigands de la parabole, ont été négligées de façon criminelle. Dans la société globalisée, il y a une manière élégante de tourner le regard de l’autre côté qu’on adopte souvent : sous le couvert du politiquement correct ou des modes idéologiques, on regarde celui qui souffre sans le toucher, on le voit à la télévision en direct, et même on utilise un langage apparemment tolérant et plein d’euphémismes, mais on ne fait rien de systématique pour guérir les blessures sociales ni pour affronter les structures qui  laissent abandonnés sur la route un si grand nombre de frères et de sœurs. Cette attitude hypocrite, si différente de celle du Samaritain, manifeste l’absence d’une vraie conversion et d’un engagement vrai envers l’humanité.

Il s’agit d’une escroquerie morale qui, tôt ou tard, devient manifeste, à la façon d’un mirage qui se dissipe. Les blessures sont bel et bien là, elles sont une réalité. Le chômage est réel, la violence est réelle, la corruption est réelle, la crise d’identité est réelle, le fait que les démocraties se vident de leurs substances est réel. La gangrène d’un système ne peut éternellement être masquée, puisque tôt ou tard la puanteur se sent ; et lorsqu’elle ne peut plus être niée, le pouvoir même qui a déclenché cet état de choses se met à jouer sur la peur, l’insécurité, les querelles, voire sur l’indignation justifiée des gens, en attribuant la responsabilité de tous ces maux à un ‘‘non-prochain’’. Je ne parle de personne en particulier, je parle d’un processus social qui se développe dans de nombreuses parties du monde et comporte un grave danger pour l’humanité.

Jésus nous enseigne une autre voie : ne pas classer les autres de façon à déterminer qui est un prochain et qui ne l’est pas. Tu peux te faire le prochain de toute personne dans le besoin, et tu le feras si tu as de la compassion dans ton cœur. C’est à dire si tu as la capacité de souffrir avec l’autre. Tu dois devenir un Samaritain. Et ensuite tu dois aussi être comme l’aubergiste, à qui le Samaritain confie, à la fin de la parabole, la personne blessée. Qui est l’aubergiste? C’est l’Église, la communauté chrétienne, les personnes solidaires, les organisations sociales. C’est nous, c’est vous, à qui le Seigneur Jésus confie, chaque jour, ceux qui sont affligés dans leur corps et leur esprit, pour que nous puissions continuer de répandre sur eux, sans mesure, toute sa miséricorde et son salut. C’est là que réside l’humanité authentique qui résiste à la déshumanisation marquée au sceau de l’indifférence, de l’hypocrisie ou de l’intolérance.

Je sais que vous vous êtes engagés à lutter pour la justice sociale, à défendre notre Sœur et Mère la Terre et à assister les migrants. Je voudrais vous encourager dans votre choix et vous faire part de deux réflexions à cet égard.

La crise écologique est réelle. « Il existe un consensus scientifique très solide qui indique que nous sommes en présence d’un réchauffement préoccupant du système climatique[5]». La science n’est pas la seule forme de connaissance, certes. Il est également vrai que la science n’est pas nécessairement ‘‘neutre’’ ; très souvent elle cache des points de vue idéologiques ou des intérêts économiques. Cependant, nous savons aussi ce qui se passe lorsque nous rejetons la science et méprisons la voix de la nature. J’assume ce qui nous concerne en tant que catholiques. Ne versons pas dans le négationnisme. Le temps presse. Agissons. Je vous demande, à nouveau, à vous, les peuples autochtones, les pasteurs, les dirigeants politiques, de défendre la création.

L’autre réflexion, je vous en ai déjà fait part lors de notre dernière rencontre, mais j’estime qu’il est important de la répéter : aucun peuple n’est criminel et aucune religion n’est terroriste. Il n’existe pas de terrorisme chrétien, il n’existe pas de terrorisme juif et il n’existe pas de terrorisme musulman. Cela n’existe pas. Aucun peuple n’est criminel, ni trafiquant de drogue ni violent. « On accuse les pauvres et les populations les plus pauvres de la violence, mais, sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion[6]. » Il y a des individus fondamentalistes et violents au sein de tous les peuples et de toutes les religions, qui de plus se radicalisent avec les  générations intolérantes, s’alimentent  de haine et de xénophobie. En combattant la terreur par l’amour, nous travaillons pour la paix.

Je vous demande fermeté et douceur pour défendre ces principes. Je vous demande de ne pas les troquer comme des marchandises bon marché et à l’instar de saint François d’Assise, donnons-nous tout entiers pour que : là où il y a la haine, je mette l’amour ; là où il y a l’offense, je mette le pardon; là où il y a la discorde, je mette l’union; là où il y a l’erreur, je mette la vérité[7].

Sachez que je prie pour vous, que je prie avec vous, et je voudrais demander à Dieu notre Père de vous accompagner et de vous bénir,  de vous combler de son amour et de vous protéger. Je vous demande de prier pour moi, et d’aller de l’avant.

De la Cité du Vatican, le 10 février 2017.

François

 


[1] Exhort. Ap. Evangelii Gaudium, n. 52.

[2] Id., n. 51.

[3] Audience générale, 27 avril 2016.

[4] Id.

[5] Laudatio Si’, n.23.

[6] Evangelii Gaudium, n. 59.

[7] Prière de saint François d’Assise.

 



© Copyright - Libreria Editrice Vaticana