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RENCONTRE AVEC LE CLERGÉ DU DIOCÈSE DE ROME

DISCOURS DU PAPE FRANÇOIS

Basilique Saint-Jean-de-Latran
Jeudi 7 mars 2019

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Bonjour à vous tous.

Il est toujours beau de se retrouver ici, chaque année, au début du carême, pour cette liturgie du pardon de Dieu. Cela nous fait du bien — cela me fait du bien à moi aussi — et je ressens dans mon cœur une grande paix, maintenant que chacun de nous a reçu la miséricorde de Dieu et l’a donnée aux autres, à ses frères. Vivons ce moment pour ce qu’il est réellement, comme une grâce extraordinaire, un miracle permanent de la tendresse divine, dans lequel une fois encore la réconciliation de Dieu, sœur du baptême, nous émeut, nous lave de ses larmes, nous régénère, nous rend notre beauté originelle.

Cette paix et cette gratitude qui montent de notre cœur vers le Seigneur nous aident à comprendre combien l’Eglise tout entière et chacun de ses enfants vit et grandit grâce à la miséricorde de Dieu. L’Epouse de l’Agneau devient «sans tache ni ride» (Ep 5, 27), par un don de Dieu, sa beauté est le point d’arrivée d’un chemin de purification et de transfiguration, c’est-à-dire d’un «exode» auquel le Seigneur l’invite constamment: «Je la conduirai au désert, et je parlerai à son cœur» (Os 2, 16). Nous ne devons jamais cesser de nous mettre réciproquement en garde contre la tentation de l’autosuffisance et de l’autocomplaisance, comme si nous étions Peuple de Dieu par notre initiative ou par notre mérite. Ce repli sur nous-mêmes est très laid, et nous fera toujours du mal: que ce soit l’autosuffisance dans l’action ou le péché du miroir, la complaisance de soi: «Comme je suis beau! Comme je suis bien!». Nous ne sommes pas le peuple de Dieu par notre initiative, par notre mérite; non, vraiment, nous sommes et nous serons toujours le fruit de l’action miséricordieuse du Seigneur: un peuple d’orgueilleux rendus petits par l’humilité de Dieu, un peuple de misérables — n’ayons pas peur de dire ce mot: «Je suis un misérable» — rendus riches par la pauvreté de Dieu, un peuple de maudits rendus justes par Celui qui s’est fait «Maudit», pendu au bois de la croix (cf. Ga 3, 13). Ne l’oublions jamais: «Car hors de moi vous ne pouvez rien faire!» (Jn 15, 5). Je le répète, le Maître nous a dit: «Car hors de moi vous ne pouvez rien faire!». Et comme cela, la chose change, ce n’est pas moi qui me regarde dans le miroir, ce n’est pas moi qui suis le centre des activités, ni même le centre de la prière, si souvent… Non, non, c’est Lui le centre. Je suis à la périphérie. C’est lui le centre, c’est Lui qui fait tout, et cela requiert de nous une sainte passivité — ce qui n’est pas saint, c’est la paresse: celle-là, non, non! — une sainte passivité devant Dieu, devant Jésus surtout, c’est Lui qui fait les choses.

Voilà pourquoi ce temps de carême est vraiment une grâce: il nous permet de nous replacer devant Dieu, en le laissant être tout. Son amour nous relève de la poussière (Souviens-toi que sans moi tu es poussière, nous a dit le Seigneur, hier), son Esprit qui souffle une fois encore dans nos narines, nous donne la vie des ressuscités. La main de Dieu, qui nous a créés à l’image et à la ressemblance de son mystère trinitaire nous a fait nombreux dans l’unité, différents mais inséparables les uns des autres. Le pardon de Dieu, que nous avons célébré aujourd’hui est une force qui rétablit la communion à tous les niveaux: entre nous, les prêtres, dans l’unique presbyterium diocésain; entre tous les chrétiens, dans l’unique corps de l’Eglise; avec les hommes, dans l’unité de la famille humaine. Le Seigneur nous présente les uns aux autres et nous dit: voici ton frère «l’os de mes os et la chair de ma chair » (cf. Gn 2, 23), celui avec lequel tu es appelé à vivre la «charité qui n’aura pas de fin» (1 Co 13, 8).

Pour ces sept années de chemin diocésain de conversion pastorale qui nous séparent du jubilé de 2025 (nous sommes arrivés à la deuxième), je vous ai proposé le livre de l’Exode comme paradigme. Le Seigneur agit, alors comme aujourd’hui, et transforme un «non-peuple» en Peuple de Dieu. Voilà son désir et son projet également sur nous.

Et bien, que fait le Seigneur quand il doit constater avec tristesse qu’Israël est un peuple «à la nuque raide» (Ex 32, 9), «enclin au mal» (Ex 32, 22) comme lors de l’épisode du veau d’or? Il commence une œuvre patiente de réconciliation, une pédagogie savante, où Il menace et console, fait prendre conscience des conséquences du mal accompli et décide d’oublier le péché, punit en frappant le peuple et guérit la blessure qu’il a infligée. Précisément dans le texte de l’Exode 32-34, que vous allez proposer à la méditation de vos communautés pendant le carême, le Seigneur semble avoir pris une décision radicale: «Je ne monterai pas au milieu de toi» (Ex 33, 3). Quand le Seigneur se ferme, s’éloigne. Nous en avons l’expérience, dans les mauvais moments, de désolation spirituelle. Si l’un de vous ne connaît pas ces moments, je lui conseille d’aller parler avec un bon confesseur, avec un père spirituel, parce qu’il lui manque quelque chose dans la vie; je ne sais pas ce que c’est, mais ne pas avoir de désolation… ce n’est pas normal, je dirais que ce n’est pas chrétien. Nous avons de ces moments. Je ne marcherai plus en tête, je t’enverrai mon ange (cf. Ex 32, 34) pour te précéder sur le chemin, mais je ne viendrai pas. Quand le Seigneur nous laisse seuls, sans sa présence, et que nous sommes en paroisse, que nous travaillons et nous nous sentons employés, mais sans la présence du Seigneur, dans la désolation… Pas seulement dans la consolation, mais dans la désolation. Pensez à cela.

D’autre part, le peuple de Dieu, peut-être par impatience, ou parce qu’il se sent abandonné (parce que Moïse tardait à descendre de la montagne), avait mis de côté le prophète choisi par Dieu et avait demandé à Aaron de construire une idole, une image muette de Dieu, qui marche à sa tête. Le peuple ne tolère pas l’absence de Moïse, il est dans la désolation et ne le supporte pas, il cherche tout de suite un autre Dieu pour être à l’aise. Parfois, quand nous n’avons pas de désolation, il se peut que nous ayons des idoles. «Non, ça va bien, je me débrouille avec ce que j’ai». La tristesse de l’abandon de Dieu ne vient jamais. Que fait le Seigneur quand nous «l’excluons» — avec des idoles — de la vie de nos communautés, parce que nous sommes convaincus de nous suffire à nous-mêmes? A ce moment-là, l’idole, c’est moi. «Non, je me débrouille… Merci… Ne t’inquiète pas, je me débrouille». Et l’on ne ressent pas ce besoin du Seigneur, on ne ressent pas la désolation de l’absence du Seigneur.

Mais le Seigneur est malin! La réconciliation qu’Il veut offrir au peuple sera une leçon dont les Israélites se souviendront toujours. Dieu se comporte comme un amant repoussé: si vraiment tu ne me veux pas, alors je m’en vais! Et il nous laisse seuls. C’est vrai, nous pouvons nous débrouiller tout seuls, pour un peu de temps, six mois, un an, deux ans, trois ans, et même plus. A un certain moment, cela éclate. Si nous continuons tout seuls, cette autosuffisance éclate, cette complaisance de soi de la solitude. Et cela éclate mal, cela éclate mal. Je pense au cas d’un brave prêtre, religieux, que j’ai bien connu. Il était brillant. S’il y avait un problème dans une communauté, les supérieurs pensaient à lui pour le résoudre: un collège, une université, il était doué, doué. Mais il était dévot du «saint miroir»: il se regardait beaucoup lui-même! Et Dieu a été bon avec lui. Un jour, il lui a fait sentir qu’il était seul dans la vie, qu’il avait beaucoup perdu. Et il n’a pas osé dire au Seigneur: «Mais j’ai réglé ceci, cette autre chose, et celle-là…». Non, il s’est aperçu subitement qu’il était seul. C’est la plus grande grâce que le Seigneur puisse donner, pour moi c’est la grâce la plus grande: cet homme s’est mis à pleurer. La grâce des larmes. Il a pleuré pour le temps perdu, il a pleuré parce que le saint miroir ne lui avait pas donné ce qu’il attendait de lui-même. Et il a recommencé à partir du début, humblement. Quand le Seigneur s’en va parce que nous le chassons, il faut demander le don des larmes, pleurer l’absence du Seigneur: «Tu ne veux pas de moi, alors je m’en vais», dit le Seigneur et, avec le temps, il arrive ce qui est arrivé à ce prêtre.

Revenons à l’Exode. L’effet est celui attendu: «Lorsqu’il eut entendu cette parole sévère, le peuple prit le deuil et personne ne porta plus ses parures» (Ex 33, 4). Il n’a pas échappé aux Israélites qu’aucune punition n’est aussi forte que cette décision divine qui contredit son saint nom: «Je suis celui qui est!» (Ex 3, 14): une expression qui a un sens concret, pas abstrait, que l’on peut peut-être traduire par: «Je suis celui qui est et qui sera ici, près de toi». Quand tu te rends compte qu’Il est parti, parce que tu l’as chassé, c’est une grâce de sentir cela. Si tu ne t’en rends pas compte, il y a la souffrance. L’ange n’est pas une solution, au contraire, il serait le témoin permanent de l’absence de Dieu. C’est pourquoi la réaction du peuple est la tristesse. C’est une autre chose dangereuse, parce qu’il y a une bonne et une mauvaise tristesse. Là, il faut discerner, dans les moments de tristesse: comment est ma tristesse, d’où vient-elle? Elle est parfois bonne, elle vient de Dieu, de l’absence de Dieu, comme dans ce cas-là; d’autre fois, c’est de la complaisance de soi, elle aussi, n’est-ce pas?

Qu’éprouverions-nous si le Seigneur ressuscité nous disait: «Continuez donc vos activités ecclésiales et vos liturgies, mais moi je ne serai plus présent, je n’agirai plus dans vos sacrements? A partir du moment où, quand vous prenez vos décisions, vous vous fondez sur des critères mondains et non pas évangéliques (tamquan Deus non esset) alors je me retire complètement.... Tout serait vide, privé de sens, ce ne serait que «poussière». La menace de Dieu ouvre le passage à l’intuition de ce que serait notre vie sans lui, si effectivement Il cachait son visage pour toujours. C’est la mort, le désespoir, l’enfer: sans moi, vous ne pouvez rien faire. Le Seigneur nous montre une fois de plus, sur la chair vivante de notre hypocrisie démasquée, ce qu’est réellement sa miséricorde. A Moïse, Dieu révèle sa gloire et son saint Nom sur la montagne: «Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité » (Ex 34, 6). Dans le «jeu de l’amour» que Dieu mène, fait de menace d’absence et de présence redonnée — «J’irai moi-même, et je te donnerai le repos» (Ex 33, 14) — Dieu réalise la réconciliation avec son Peuple. Israël sort de cette expérience douloureuse qui le marquera à jamais, avec une maturité nouvelle: il est plus conscient de qui est le Dieu qui l’a libéré d’Egypte, il est plus lucide pour comprendre les vrai dangers du chemin (on pourrait dire qu’il a plus peur de lui-même que des serpents du désert!). C’est un bien: avoir un peu peur de nous-mêmes, de notre toute-puissance, de nos ruses, de nos petits secrets, de notre double jeu… Un peu peur. Si c’était possible, avoir plus peur de cela que des serpents, parce que c’est un vrai poison. Et ainsi le peuple est davantage uni autour de Moïse et de la Parole de Dieu qu’il annonce. L’expérience du péché et du pardon de Dieu est ce qui a permis à Israël de devenir un peu plus le peuple qui appartient à Dieu. Nous avons suivi cette liturgie pénitentielle et nous avons fait l’expérience de nos péchés; et dire le péché est une chose qui nous ouvre à la miséricorde de Dieu, parce que d’habitude, on cache le péché. Nous cachons le péché non seulement à Dieu, non seulement à notre prochain, non seulement au prêtre, mais à nous-mêmes. La «cosmétique» est allée très loin en cela: nous sommes des spécialistes pour maquiller les situations. «Oui, mais ce n’est pas tant pour cela, vous comprenez…». Et un peu d’eau pour nous enlever le maquillage nous fait du bien à tous, pour voir que nous ne sommes pas si beau: nous sommes laids, laids aussi dans nos affaires. Mais sans nous désespérer, parce qu’il y a Dieu, clément et miséricordieux, qui est toujours derrière nous. Il y a sa miséricorde qui nous accompagne.

Chers frères, tel est le sens du carême que nous allons vivre. Dans les exercices spirituels que vous allez prêcher aux personnes de vos communautés, dans les liturgies pénitentielles que vous allez célébrer, ayez le courage de proposer la réconciliation du Seigneur, de proposer son amour passionné et jaloux.

Notre rôle ressemble à celui de Moïse: un service généreux à l’œuvre de réconciliation de Dieu, un «jouer le jeu» de son amour.

La façon dont Dieu fait participer Moïse est belle, il le traite vraiment comme son ami: il le prépare avant qu’il ne descende de la montagne, en l’avertissant de la perversion du peuple, il accepte qu’il joue le rôle d’intercesseur pour ses frères, il l’écoute pendant qu’il lui rappelle le serment que Lui, Dieu, a fait à Abraham, Isaac, et Jacob. Nous pouvons imaginer que Dieu a souri quand Moïse l’a invité à ne pas se contredire, à ne pas se ridiculiser aux yeux des Egyptiens et à ne pas être inférieur à leurs dieux, à avoir du respect pour son Saint Nom. Il le provoque par la dialectique de la responsabilité: «Ton peuple que toi, Moïse tu as fait sortir d’Egypte», afin que Moïse réponde en soulignant que «non!», le peuple appartient à Dieu, que c’est Lui qui l’a fait sortir d’Egypte… Voilà un dialogue mûr, avec le Seigneur. Quand nous voyons que le peuple que nous servons dans la paroisse, ou en tout autre lieu, s’est éloigné, nous avons tendance à dire: «C’est mon peuple!». Oui, c’est ton peuple, mais comme un vicaire; disons ainsi: ce peuple c’est le Sien! Et alors, aller lui faire des reproches: «Regarde ce que ton peuple est en train de faire». Ce dialogue avec le Seigneur.

Mais le cœur de Dieu a exulté de joie quand il a entendu les paroles de Moïse: «S’il te plaisait de pardonner leur péché... Sinon, efface-moi, de grâce, du livre que tu as écrit!» (Ex 32, 32). C’est l’une des plus belles choses du prêtre, du prêtre qui va devant le Seigneur et s’implique pour son peuple: «C’est ton peuple, pas le mien, et tu dois pardonner» — «Non, mais…» — «Je m’en vais! Je ne te parle plus. Efface-moi». Il en faut du «toupet» pour parler ainsi avec Dieu! Mais nous devons parler ainsi, en hommes, et pas comme des personnes pusillanimes, en hommes! Parce que cela signifie que je suis conscient de la place que j’ai dans l’Eglise, que je ne suis pas un administrateur, placé là pour réaliser quelque chose de façon ordonnée. Cela signifie que je crois, que j’ai la foi. Essayez de parler ainsi avec Dieu.

Mourir pour son peuple, partager le destin du peuple, quoiqu’il arrive, jusqu’à en mourir. Moïse n’a pas accepté la proposition de Dieu, il n’a pas accepté la corruption. Dieu fait semblant de vouloir le corrompre. Il n’a pas accepté: «Non, je ne marche pas. Je suis avec le peuple. Avec ton peuple». La proposition de Dieu c’était: «Maintenant laisse-moi, ma colère va s’enflammer contre eux et je les exterminerai; mais de toi je ferai une grande nation» (Ex 32, 10). Voilà la «corruption». Mais comment? Dieu est le corrupteur? Il cherche à voir le cœur de son pasteur. Moïse ne veut pas se sauver lui-même: désormais il est un avec ses frères. Si seulement chacun de nous en arrivait là! Ce n’est pas beau quand un prêtre va trouver son évêque pour se plaindre de son peuple: «Ah, je n’en peux plus, ces gens ne comprennent rien, et ceci et cela..., on perd son temps…». Ce n’est pas beau! Que manque-t-il à cet homme? Il manque beaucoup de choses à ce prêtre! Moïse n’agit pas ainsi. Il ne veut pas se sauver lui-même, parce qu’il ne fait qu’un avec ses frères. Là, le Père a vu le visage de son Fils. La lumière de l’Esprit de Dieu a envahi le visage de Moïse et a dessiné sur son visage les traits du Crucifié Ressuscité, en le rendant lumineux. Et lorsque nous allons lutter contre Dieu — notre père Abraham avait lui aussi lutté avec Dieu —, lorsque nous y allons, montrons que nous ressemblons à Jésus qui donne sa vie pour son peuple. Et le Père sourit: il verra en nous le regard de Jésus qui est allé à la mort pour nous, pour le peuple du Père, nous. Le cœur de l’ami de Dieu s’est désormais pleinement dilaté, est devenu grand — Moïse, l’ami de Dieu —, semblable au cœur de Dieu, beaucoup plus grand que le cœur humain (cf. Jn 3, 18). Vraiment, Moïse est devenu l’ami qui parle avec Dieu face à face (cf. Ex 33, 11). Face à face! C’est ce qui se passe quand l’évêque ou le père spirituel demande à un prêtre s’il prie: «Oui, oui, je.. oui, avec la “belle-mère” je me débrouille — la “belle-mère”, c’est le bréviaire —, oui, je me débrouille, je récite les laudes, et puis...». Non, non. Si tu pries, qu’est-ce que cela veut dire? Si tu t’impliques pour ton peuple devant Dieu. Si tu vas lutter avec Dieu pour ton peuple. C’est cela prier, pour un prêtre. Ce n’est pas faire les choses prescrites. «Ah, père, mais alors, ça ne va plus le bréviaire?». Non, le bréviaire va bien, mais avec cette attitude. Tu es là, devant Dieu et ton peuple est derrière toi. Et Moïse est aussi le gardien de la gloire de Dieu, des secrets de Dieu. Il a contemplé la Gloire de dos, il a entendu son vrai Nom, sur la montagne, il a compris son amour de Père.

Chers frères, notre privilège est immense! Dieu connaît notre «nudité honteuse». J’ai été très frappé en voyant l’original de la Vierge Odigitria de Bari: elle n’est pas comme maintenant, revêtue des vêtements que les chrétiens orientaux mettent sur les icônes. C’est une Vierge avec l’enfant nu. Cela m’a tellement plu que l’évêque de Bari m’en a fait avoir une, il me l’a offerte, et je l’ai placée devant ma porte. J’aime — je vous le dis pour partager une expérience — j’aime, quand je me lève le matin, quand je passe devant, dire à la Vierge qu’elle protège ma nudité: «Mère tu connais toutes mes nudités». C’est quelque chose de grand: demander au Seigneur — à partir de ma nudité — demander qu’il protège ma nudité. Elle, elle les connaît toutes. Dieu connaît notre «nudité honteuse», et pourtant il ne se lasse pas de se servir de nous pour offrir la réconciliation aux hommes. Nous sommes très pauvres, pécheurs, et pourtant Dieu nous prend pour intercéder pour nos frères et pour distribuer aux hommes, à travers nos mains qui ne sont pas du tout innocentes, le salut qui régénère.

Le péché nous défigure, et nous en faisons avec douleur l’expérience humiliante quand nous-mêmes ou l’un de nos frères prêtre, ou évêque, tombe dans l’abîme sans fond du vice, de la corruption ou, pire encore, du crime qui détruit la vie des autres. Je désire partager avec vous la douleur et la peine insupportable que causent en nous et dans tout le corps ecclésial la vague des scandales dont les journaux du monde sont désormais remplis. Il est évident que la vraie signification de ce qui est en train d’arriver doit se chercher dans l’esprit du mal, dans l’Ennemi, qui agit avec la prétention d’être le maître du monde, comme je l’ai dit dans la liturgie eucharistique au terme de la Rencontre pour la protection des mineurs dans l’Eglise (24 février 2019). Pourtant, ne nous décourageons pas! Le Seigneur est en train de purifier son Epouse et nous convertit tous à Lui. Il nous fait faire l’expérience de l’épreuve, afin que nous comprenions que sans Lui nous sommes poussière. Il est en train de nous sauver de l’hypocrisie, de la spiritualité des apparences. Il souffle son Esprit pour redonner la beauté à son Epouse, surprise en flagrant délit d’adultère. Cela nous fera du bien de prendre aujourd’hui le chapitre 16 d’Ezéchiel. C’est l’histoire de l’Eglise. C’est mon histoire, peut dire chacun de nous. Et à la fin, mais à travers ta honte, tu continueras à être le pasteur. Notre humble repentir, qui reste silencieux dans les larmes, face à la monstruosité du péché et à l’insondable grandeur du pardon de Dieu, cet humble repentir est le début de notre sainteté.

N’ayez pas peur de jouer votre vie au service de la réconciliation entre Dieu et les hommes: aucune autre grandeur secrète ne nous est donnée que ce fait de donner sa vie pour que les hommes puissent connaître son amour. La vie d’un prêtre est souvent marquée par des incompréhensions, des souffrances silencieuses, parfois des persécutions. Et aussi des péchés que Lui seul connaît. Les déchirures entre frères de notre communauté, la non-acceptation de la Parole de l’Evangile, le mépris des pauvres, le ressentiment nourri par les réconciliations non advenues, le scandale causé par le comportement honteux de certains confrères, tout cela peut nous priver de sommeil et nous laisser dans l’impuissance. Croyons au contraire à la patience de Dieu, qui fait les choses en son temps, élargissons nos cœurs et mettons-nous au service de la Parole de réconciliation.

Ce que nous avons vécu dans cette cathédrale aujourd’hui, proposons-le dans nos communautés. Dans les liturgies pénitentielles que nous vivrons dans les paroisses et les préfectures, en ce temps de carême, chacun demandera pardon à Dieu et à ses frères du péché qui a miné la communion ecclésiale et étouffé le dynamisme missionnaire. Avec humilité — c’est une caractéristique du cœur de Dieu, mais que nous avons tellement de mal à faire nôtre —, confessons les uns aux autres que nous avons besoin que Dieu refaçonne notre vie.

Soyez les premiers à demander pardon à vos frères. «S’accuser soi-même est le commencement de la sagesse, lié à la crainte de Dieu» (ibid.). Ce sera un beau signe si, comme nous l’avons fait aujourd’hui, chacun de vous se confessera à un confrère, même dans les liturgies pénitentielles en paroisse, sous les yeux des fidèles. Nous aurons un visage lumineux, comme celui de Moïse, si avec un regard ému, nous parlons aux autres de la miséricorde qui nous a été offerte. Voilà la route, il n’y en a pas d’autre. Nous verrons ainsi le démon de l’orgueil tomber comme un éclair du ciel, si le miracle de la réconciliation se produit dans nos communautés. Nous nous sentirons un peu plus le peuple qui appartient au Seigneur, au milieu duquel marche Dieu. Voilà la route.

Et je vous souhaite un bon carême!

J’aimerais à présent ajouter quelque chose que l’on m’a demandé de faire. L’une des manières concrètes de vivre un carême de charité c’est de contribuer généreusement à la campagne «Comme au ciel, sur la route», par laquelle notre Caritas diocésaine entend répondre à toutes les formes de pauvreté, en accueillant et en soutenant les personnes dans le besoin. Je sais que chaque année, vous répondez avec générosité à cet appel, mais cette année, je vous demande un plus grand engagement afin que toute la communauté et toutes les communautés participent réellement personnellement.

Card. De Donatis :

Ce petit volume nous accompagnera pendant le carême, comme deuxième lecture, ainsi que nous l’avons fait l’année dernière: il a la même dimension que le bréviaire, cela nous aidera à le garder près de nous. Que les préfets distribuent donc tous ces volumes, vous pouvez peut-être l’apporter à ceux qui ne sont pas présents. Au nom de tous, je vous dis vraiment merci de tout cœur, vous qui êtes venu ici aujourd’hui, comme chaque année. Ce que je peux vous dire au nom de tous, en plus de mes remerciements, c’est que nous continuons à vous soutenir par notre prière quotidienne.

Pape François :

J’ai besoin de cela, j’ai besoin de la prière. Priez pour moi. Une des choses qui me plaît dans ce livret, c’est la richesse des Pères: revenir aux Pères [de l’Eglise]. Tout récemment, dans une paroisse de Rome a été présenté un livre qui s’appelle je crois «Besoin de paternité»: ce sont tous des textes des Pères selon différentes thématiques: les vertus, l’Eglise… Revenir aux Pères nous aide tellement parce que c’est une grande richesse. Merci.

 


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