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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
AUX PARTICIPANTS AU CONGRÈS EUROPÉEN
SUR LA PASTORALE DES MIGRANTS

Mercredi 17 octobre 1973

 

Monsieur le Cardinal,
chers Frères dans l’Episcopat,
chers Fils,

Votre visite et les paroles qui viennent d’être prononcées Nous remplissent de gravité et d’espérance. A travers vos personnes, Nous rejoignons la foule immense des migrants. Ne parle-t-on pas d’environ douze millions pour la seule Europe occidentale? Et si les travailleurs manuels constituent la grande majorité, Nous ne saurions oublier tous les réfugiés pour raisons politiques ou religieuses, les étudiants, les techniciens, le personnel des organismes internationaux. Mais votre présence témoigne aussi du travail accompli dans vos pays respectifs par tant d’équipes nationales, régionales, diocésaines ou autres, au service des populations déracinées. Nous mesurons combien ce travail est délicat, obscur, souvent incompris. Nous espérons avec vous que ce Congrès de Rome fera encore avancer, de manière audacieuse et réaliste, la pastorale de l’Emigration. Nous n’avons pas besoin de multiplier, dans cet entretien, les références aux documents qui demeurent la charte d’une authentique présence d’Eglise au monde des migrants. Vous avez médité, commenté, diffusé «Pastoralis Migratorum Cura», «Apostolicae Caritatis», «Populorum Progressio», «Octogesima Adveniens». C’est une étape nécessaire, et Nous vous en félicitons. Elle appelle des réalisations concrètes, que Nous vous invitons à poursuivre et que Nous voudrions stimuler de toutes nos forces.

C’est un fait: dans les pays d’Europe les plus industrialisés, la migration des travailleurs a pris des proportions gigantesques. Tel d’entre eux n’a-t-il pas jusqu’à 28 pour cent d’immigrés dans sa population ouvrière? Cette situation crée de tels problèmes que certains se posent la question: ne vaudrait-il pas mieux exporter des usines plutôt que d’importer des hommes? Encore faudrait-il que de telles implantations aient le souci constant d’une réelle promotion des travailleurs du lieu. En tous cas, les conditions du phénomène migratoire actuel, qui se prolongera sans doute demain sous une forme ou sous une autre, demandent une réforme. Si les Eglises locales n’ont pas à se substituer aux gouvernements en place, qui ont leur propre responsabilité face à cette sorte de nomadisme moderne, elles ont une part spécifique à apporter à la solution des graves problèmes qu’il ne cesse d’engendrer. Sans renoncer à leur personnalité propre, ces Eglises locales sont appelées à vivre de plus en plus leur vocation universelle. Nous aimerions que la réflexion sur la signification de la migration, et plus largement de la mobilité, soit approfondie et nourrisse davantage l’action pastorale de l’Eglise contemporaine.

Nous encourageons d’abord les Eglises affectées par l’exode de leurs populations, à développer, rajeunir, créer si besoin est, des services pastoraux de préparation et d’accompagnement des travailleurs et de leurs familles. Il existe parfois des disproportions surprenantes entre les chiffres donnés pour telle ou telle ethnie et les chiffres de missionnaires, laïcs, religieuses, consacrés à leur évangélisation. Les diocèses d’origine n’ont-ils pas à réviser encore l’emploi de leurs effectifs apostoliques et de leurs ressources matérielles pour les diriger vers les points stratégiques, avant qu’il ne soit trop tard? A la mobilité contemporaine doit répondre la mobilité pastorale de l’Eglise.

D’autre part, Nous invitons de nouveau les Eglises d’accueil à coopérer humblement et loyalement aux divers besoins pastoraux des immigrés. Un travail, souvent admirable, est réalisé. Bien des ouvriers évangéliques cependant pourraient être appelés, préparés et envoyés à ces nouvelles moissons. Le premier accueil et les premiers temps d’accompagnement sont tellement importants pour l’insertion, momentanée ou définitive, des groupes ethniques! Il demeure très difficile aux habitants des pays qui s’estiment évolués de se faire pauvres avec les pauvres, d’apprendre à les regarder, à les écouter, à recevoir d’eux. C’est pourtant cette attitude fondamentale qui permettra aux personnes et aux communautés migrantes d’être elles-mêmes, de s’exprimer, de comprendre leurs problèmes d’insertion, de prendre confiance en elles mêmes pour les résoudre progressivement. Les méthodes purement directives ou démagogiques sont à proscrire définitivement. Nous lançons aussi un appel tout spécial aux responsables spirituels des diverses ethnies et au clergé local pour qu’ils collaborent davantage. Cette unité des pasteurs est absolument indispensable à l’unité de chaque communauté migrante et des communautés entre elles.

Nous espérons toujours que cette solidarité, sainement éduquée, hâtera, pour sa part, la venue d’un véritable statut de travailleurs migrants. Ce statut, pouvant connaître des variantes d’une nation à l’autre, garantirait les droits des migrants au respect de leur personnalité propre, à la sécurité du travail, à la formation professionnelle, à la vie en famille à la scolarisation adaptée des enfants, à la prévoyance sociale, à la liberté d’expression et d’association. Comme on l’a dit justement: les pays industrialisés appellent ou acceptent une main-d’œuvre à bon marché, mais ce sont des hommes qu’ils reçoivent, des hommes qui ont une tête et un cœur. N’oublions pas que le Christ s’est identifié à l’étranger: «J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli» (Matth. 25, 35).

Toute cette coopération à l’authentique développement des migrants est dans la droite ligne de l’Evangile de justice et de paix. Mais Nous nous empressons d’ajouter que les hommes ont également besoin de vie spirituelle. D’ailleurs les immigrés sont presque tous porteurs de valeurs religieuses. Critiquer trop rapidement ou ignorer systématiquement ce donné religieux, sous prétexte qu’il n’est pas suffisamment vécu, est un manquement grave au respect et à la confiance; qui plus est: la porte ouverte à l’indifférentisme ou à la déchristianisation. Nous supplions instamment tous les responsables de la vie religieuse des migrants de faire converger avec beaucoup de patience, les coutumes religieuses traditionnelles et les engagements qui expriment une foi vivante. Il s’agit, en somme, d’aider les migrants à mûrir leur propre foi. Si les Eglises de départ et les Eglises d’accueil intensifient leur dialogue loyal et confiant, mettent davantage en commun leurs ressources humaines et matérielles, nous verrons encore la Lumière du Seigneur briller au dessus des Nations.

Ensemble, chers Frères et chers Fils, gardons la sérénité et l’espérance. A travers le phénomène migratoire, très préoccupant certes, ne peut-on pas dire que Dieu nous invite à abattre les barrières du racisme, à faire éclater les égoïsmes économiques et politiques? Les communautés chrétiennes qui craignent de perdre leur homogénéité ne devraient-elles pas voir dans la migration un appel pressant à édifier de vraies communautés, plus mûres et plus œcuméniques où la reconnaissance de l’autre, le partage avec l’autre devienne la règle de vie? A de telles relations, ne pourrait-on pas proposer comme idéal les paroles si brèves et si denses de l’Evangile de l’Apôtre Jean, destinées d’abord à caractériser la communion du Père et du Fils, dans l’Esprit: «Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi»? (Io. 17, 10)

Voilà ce que nous avons eu grande joie à partager avec vous. Et c’est dans ces sentiments que Nous vous accordons, ainsi qu’à l’immense famille des migrants si présente à notre cœur, la Bénédiction Apostolique.

                                                        



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