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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
À UN GROUPE D’ÉVÊQUES DE FRANCE CENTRALE
EN VISITE «AD LIMINA APOSTOLORUM»

Samedi 26 mars 1977

 

Chers Frères dans le Christ,

Soyez les bienvenus! Cette rencontre avec nos Frères dans l’Episcopat, venus par région nous entretenir de leur ministère pastoral, constitue l’un des actes les plus importants et les plus émouvants de notre charge de Successeur de Pierre. Désireux de partager vos joies et vos peines, vos difficultés, mais aussi vos espoirs, Nous voulons vous aider à discerner l’essentiel et vous confirmer dans la Foi.

Vos diocèses sont célèbres à plus d’un titre: Bourges, Sens, Tours, Blois, Chartres, Moulins, Nevers, Orléans! Les noms de grands saints y sont attachés: de mémoire, Nous citons saint Martin, sainte Jeanne d’Arc, sainte Bernadette, mais ils sont légion. Et vos ancêtres ont laissé, dans cette région du centre, des cathédrales, des monuments religieux, qui attestent encore aujourd’hui l’harmonie merveilleuse de leur art et de l’épanouissement de leur foi. N’est-ce pas un encouragement à construire aujourd’hui l’Eglise, avec les nouvelles pierres vivantes de nos générations?

A cette œuvre, vous vous consacrez sans ménagement. Nous apprécions vivement le zèle que vous déployez pour consolider les forces chrétiennes qui demeurent ou resurgissent et tracer de nouvelles voies pour l’Evangile. Vous cherchez, dites-vous, à aider les croyants, souvent minoritaires, à approfondir leur foi au Christ, à les faire participer activement à la vie ecclésiale, à aider les «militants» à s’engager dans leur milieu de vie ou de travail, en veillant à ce que cette action soit reliée au salut en Jésus-Christ et porte objectivement la marque de critères évangéliques. Gardons-nous bien en effet de négliger ceux qui ont la foi et la manifestent de quelque façon, fréquentent l’église, demandent les sacrements, veulent la catéchèse pour leurs enfants, même si leur vigueur apostolique et leur impact dans la société ne sont pas au niveau de vos souhaits. C’est la portion fidèle du Peuple de Dieu sur laquelle il faut d’abord compter. Là où subsiste un reste de foi ou de piété, c’est une grâce: il s’agit d’éclairer, d’éduquer, de fortifier.

Mais vous êtes aussi préoccupés des brebis qui semblent hors du «bercail»: de ceux qui délaissent la pratique dominicale, des groupes qui vivent comme si un «mur de séparation» les éloignait de l’Eglise, de ceux qui ne s’inspirent plus de la foi, explicitement du moins, pour la construction de la cité. Nous apprécions votre lucidité, Nous partageons votre préoccupation missionnaire, Nous regardons avec vous ce qui peut être porteur d’espérance. Mais les moyens apostoliques ont besoin d’être mûrement réfléchis, solidement éprouvés. Et n’oubliez pas que vous êtes liés à tous vos Frères dans l’Episcopat. La collégialité épiscopale, si bien mise en lumière au Concile Vatican II, vous fait prendre part aux charges de l’Eglise universelle autour du Pape; elle appelle donc une solidarité sans faille lorsqu’il s’agit d’appliquer les orientations et les mesures adoptées pour les autres diocèses ou l’ensemble de l’Eglise, même si personnellement vous êtes tentés par d’autres projets.

La semaine dernière, Nous avons abordé avec vos confrères de l’Ouest de la France un certain nombre de points qui vous intéressent vous aussi. Nous n’allons pas les reprendre aujourd’hui, vous pouvez vous y reporter. Nous relevons cependant trois problèmes particuliers dans votre schéma de présentation: le ministère presbytéral, les assemblées dominicales sans prêtres, la catéchèse.

1. Nous comprenons que la relève sacerdotale vous préoccupe de plus en plus. Le problème doit vous préoccuper sérieusement, mais non au point de vous paralyser ni vous amener à concentrer vos regards et vos espoirs sur des solutions impossibles ou illusoires. Dieu merci, cette difficulté n’est pas universelle dans l’Eglise, et il convient plutôt de la considérer comme temporaire et surmontable. Il faut donc chercher tout ce qui peut être fait pour débloquer la situation, selon les voies qui ont été établies ou confirmées pour l’ensemble de l’Eglise.

L’hypothèse de recourir à l’ordination d’hommes mariés dans l’Eglise latine n’a pas été jugée opportune, comme vous le savez tous, par les plus hautes instances de l’Eglise, et avec notre approbation, voilà à peine six ans. L’Eglise a pensé qu’elle pouvait miser sur la grâce de l’Esprit Saint et sur la préparation des âmes, pour susciter des hommes totalement consacrés au Royaume de Dieu. C’est dans ce sens qu’il nous faut tous travailler. Mesurez-vous les risques de doutes, d’hésitations paralysantes, de désengagements, que peut procurer ou renforcer la remise en cause publique du célibat sacerdotal, même à l’état de souhait? Pensez-vous vraiment que ce serait la solution? Le problème crucial, celui qui détruit les germes de vocation, n’est-il pas d’abord celui d’une crise de la foi, et plus encore peut-être la peur d’un engagement définitif très répandue chez les jeunes? Or ne voyez-vous pas qu’il est rendu plus aigu par le manque de cohésion, de clarté, de fermeté, sur l’identité du prêtre de demain, alors que cette dernière n’a pas changé et ne saurait changer? Les jeunes, c’est normal, veulent savoir où ils vont, quel genre de vie sera le leur. Songez à la perspective spirituelle dans laquelle votre génération ou même celle d’après vous s’est préparée au sacerdoce. Rappelez-vous les textes tonifiants qui les encourageaient, comme la lettre du vénéré Cardinal Suhard sur «Le Prêtre dans la Cité». Le Concile Vatican II a pu compléter cette perspective; il ne l’a point abolie. Proposer le rôle du prêtre dans toute sa grandeur et son urgence, avec toutes ses exigences, voilà le problème primordial à nos yeux.

Nous vous livrons quelques suggestions, sans douter bien sûr que vous ayez déjà commencé à les explorer. A l’intérieur des diocèses, entre les diocèses, n’est-il pas possible d’envisager encore une meilleure répartition des forces sacerdotales, diocésaines ou religieuses? Les possibilités du diaconat ont-elles été vraiment mises en œuvre, quant au choix des candidats, quant à leur préparation plus poussée? Ne peut-on pas lancer un appel plus résolu, plus assidu, pour les vocations sacerdotales d’aînés, mais aussi d’adolescents et même d’enfants? Songeons à tous ces groupes de jeunes, soucieux de recherche spirituelle et de participation à quelque responsabilité d’Eglise : sont-ils donc insensibles à de tels appels? Vous-mêmes, Evêques, beaucoup plus en contact avec les jeunes qu’autrefois, ne craignez pas de leur exposer souvent le problème de la relève sacerdotale, avec le tact et l’ardeur qui conviennent. Et que vos équipes de prêtres, même dans les secteurs difficiles, rayonnent la joie de leur sacerdoce, celle de labourer et de semer pour le Seigneur, sans voir encore la récolte, pas même parfois la germination, portés par cette espérance invincible que donne une vie intérieure profonde!

2. Vous abordez aussi la question des assemblées dominicales sans prêtres, dans les secteurs ruraux où le village forme une certaine unité naturelle pour la vie comme pour la prière, qu’il serait périlleux d’abandonner ou de disperser. Nous en saisissons bien la raison, et les avantages qu’on peut en tirer pour la responsabilité des participants et la vitalité du village. Le monde actuel préfère ces communautés à taille humaine, à condition évidemment qu’elles soient suffisamment étoffées, vivantes et loin de l’esprit de ghetto. Nous vous disons donc: avancez avec discernement, mais sans multiplier ce type de rassemblement, comme si c’était la meilleure solution et la dernière chance! D’abord, vous êtes très convaincus de la nécessité de choisir judicieusement et de préparer les animateurs, laïcs ou religieux, et déjà à ce niveau, le rôle du prêtre apparaît capital. D’autre part, l’objectif doit demeurer la célébration du sacrifice de la messe, seule vraie réalisation de la Pâque du Seigneur. Et surtout pensons bien que ces assemblées du dimanche ne pourront suffire à rebâtir des communautés vivantes et rayonnantes, dans un contexte de populations peu chrétiennes, ou en voie de laisser tomber la pratique dominicale. Il faudrait créer en même temps d’autres rencontres, d’amitié et de réflexion, des groupes de concours de prêtres et de laïcs plus formés, qui aideraient leur entourage immédiat, à tisser des liens de charité et à mieux prendre en charge leurs responsabilités familiales, éducatives, professionnelles, spirituelles.

3. La catéchèse. Dans le contexte de «mal-croyance» que vous décrivez, Nous comprenons la nécessité d’une approche pédagogique de la foi au Christ, souvent lente et progressive, proche de l’expérience humaine, qui restitue au message chrétien sa saveur de Bonne Nouvelle, son attrait, le rende aussi audible que possible. Jésus s’exprimait par des paraboles proches du terroir et tous les apôtres, à commencer par saint Paul, ont cherché à aplanir, pour les diverses mentalités, le chemin de la foi. Cependant, si nous donnons ce que l’apôtre appelait le «lait» spirituel aux débutants, aux chrétiens du seuil, trouvons en même temps le moyen de nourrir plus substantiellement ceux qui croient déjà, qui sont capables d’une formation doctrinale, qui désirent une vie spirituelle et apostolique plus avancées. Et à tous, il nous faut annoncer le Message, sans que jamais le caractère progressif de la présentation ou l’adaptation du langage n’entraînent une incohérence avec la doctrine authentique. Nous ne gagnerons rien à construire avec de mauvais matériaux (Cfr. 1 Cor. 3, 12). Et il nous faut trouver les moyens de faire entendre l’Evangile hardiment et avec clarté, là où tant d’autres voix étrangères inculquent de mille manières d’autres messages humains. Oh! certes, plusieurs en font durement l’expérience. Certaines terres semblent longtemps imperméables à l’Evangile: l’appel de Dieu, du Christ, semble ne rencontrer aucun écho dans nombre de cœurs. Quelle épreuve pour l’apôtre! Et pourtant, «malheur à moi si je ne prêchais pas l’Evangile!» (1 Cor. 9. 16). Peut-être faut-il d’abord susciter un climat de prière pour l’entendre. Le Message chrétien conserve toujours un caractère abrupt, qui oblige au choix de la foi et qui d’ailleurs présente paradoxalement plus d’attrait qu’on ne le pense. Croyons-en la force de la Parole de Dieu!

Voilà, chers Frères, quelques orientations au regard de vos problèmes apostoliques. Ceux-ci sont sérieux, graves. Cependant, Frères, reprenez courage, en confiant au Seigneur l’avenir de vos diocèses. Il ne peut que récompenser votre fidélité, celle de vos collaborateurs, auxquels vous direz notre affection, notre confiance. Et ne craignez pas d’élargir votre cœur d’apôtre, celui de vos fidèles, aux soucis et aux espoirs des autres églises locales. Leurs difficultés sont peut-être d’un autre ordre, mais elles ne sont pas légères. Pour Nous, au lieu où la Providence nous a placé, Nous sommes chaque jour informé, avec nos Dicastères, des situations de détresse de telle ou telle Eglise, en Europe de l’Est, en Afrique, en Asie, en Amérique latine: obstacles, tribulations, voire persécutions, inhérentes à toute évangélisation. C’est le lot de tous les disciples du Seigneur. Mais il y a aussi des printemps remarquables, parfois imprévus. Le plus à craindre, ce serait le manque de vigueur des croyants. Mais que le Christ ressuscité soit notre espérance, que l’Esprit Saint soit notre soutien! De tout cœur, Nous vous donnons notre Bénédiction Apostolique.

                                



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