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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
AUX ÉVÊQUES DE LA RÉGION DU NORD
EN VISITE «AD LIMINA APOSTOLORUM»

Lundi 28 mars 1977

 

Chers Frères dans le Christ,

C’est une grande joie pour Nous de recevoir ce matin tous les Evêques de la Région du Nord. Au delà de vos personnes, Nous gardons une mémoire émue et reconnaissante à quelques-uns de vos prédécesseurs Mgr Guerry, le Cardinal Liénart. Vos diocèses de Cambrai, de Reims, d’Amiens, d’Arras, de Châlons, de Langres, de Lille, de Soissons, de Troyes, présentent certes des réalités humaines et chrétiennes assez diverses: la grande industrie, les mines, l’agriculture, le vignoble polarisent le travail de vos populations; certains secteurs ont une densité urbaine très forte, d’autres sont surtout ruraux; ici un christianisme vigoureux a profondément marqué les générations précédentes, là les chrétiens sont clairsemés. Mais partout des problèmes pastoraux assez semblables paraissent posés, que vous avez évoqués avec précision et lucidité dans la synthèse que vous Nous avez remise. Nous vous en remercions vivement. La constatation globale que «la foi ne va plus de soi», même dans les communautés, familles et écoles chrétiennes, vous obligent à approfondir et à renouveler vos efforts d’évangélisation.

Nous ne prétendons pas faire ce travail à votre place, car vous êtes à pied d’œuvre et c’est vous qui en portez la responsabilité directe. Mais Nous aimons connaître vos difficultés et vos espoirs, de façon à mieux remplir notre charge de Successeur de Pierre qui est de «confirmer nos Frères» (Luc. 22, 32). La visite «ad limina», sagement prescrite par le Droit canonique (Codex Iuris Canonici, cari.. 341) nous en fournit une occasion privilégiée. Et cette fonction de Pierre, aujourd’hui, revêt une importance particulière. Il y a tant de bouleversements dans les idées, dans la vie sociale, dans la vie religieuse elle-même tant de remises en question, d’inquiétudes plus ou moins justifiées, de recherches, d’essais nouveaux, tant de sollicitations ou de pressions de toutes sortes, qu’il faut prendre le recul nécessaire, se situer au point central de l’Eglise et s’appuyer sur le Roc de la Tradition vivante, pour avancer avec sécurité sur des chemins nouveaux. L’avertissement de l’Epitre aux Hébreux prend un relief saisissant de nos jours: «Ne vous laissez pas entraîner par la diversité des doctrines étrangères; c’est par la grâce qu’il convient d’affermir son cœur» (Hebr. 13, 9). Tout cela oblige le Successeur de Pierre à être plus présent que jamais à votre vie apostolique, pour confirmer ses Frères Evêques dans la fermeté nécessaire à l’accomplissement de leurs devoirs dans la sainte Eglise.

Oui, il s’agit de confirmer nos Frères dans la Foi plénière; de raviver aussi leur confiance dans la mission spéciale exercée par le Saint-Siège: le service de l’unité lui a été confiée, pour que soit confessée partout la foi uniforme de l’Eglise, pour que la charité unisse tous les membres: «Quam bonum et quam iucundum habitare fratres in unum» (Ps. 132, 1); pour que la liturgie, la discipline ecclésiastique, la mission soient vécues en pleine communion avec le Pape.

De façon plus précise, chaque région française Nous donne l’occasion d’aborder plusieurs problèmes pastoraux que Nous confions d’ailleurs à la réflexion de tous. Avec vous, Nous concentrons notre dialogue sur deux questions soigneusement analysées dans votre relation écrite: les communautés chrétiennes et l’action du laïcat.

LES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES

La synthèse de vos Rapports met en évidence votre attachement à la paroisse territoriale. Ceci témoigne de votre réalisme. La paroisse demeurera le lieu le plus adéquat du rassemblement du Peuple de Dieu. La très grande majorité des fidèles serait à bon droit déconcertée par la dévaluation et l’abandon d’un signe ecclésial qui peut et doit retrouver un souffle de jeunesse. Les exemples de ce renouveau sont heureusement très nombreux. Mais vous soulignez en même temps que la paroisse est appelée à se diversifier de plus en plus, à l’intérieur d’elle-même, en petites communautés de réflexion, d’action, de prière, en fonction des milieux souvent très variés qui la composent.

Vous prenez acte de cette apparition ou de ce réveil de groupes chrétiens. En lisant vos Rapports, Nous sentons à la fois les espoirs et les appréhensions suscités par cette transformation de vos paroisses rurales et urbaines. Nous comprenons votre joie lorsque vous découvrez des chrétiens, des jeunes surtout, qui rêvent de communautés à échelle humaine, soulevées par l’Evénement de Pâques et de Pentecôte empressées de s’aimer, de partager, de témoigner de la Bonne Nouvelle, de révéler à leurs frères le sens de l’existence humaine! Cependant vous n’êtes pas sans craindre la dispersion, le manque d’enracinement, l’isolement, les égarements possibles de ces communautés jeunes et généreuses. Le passage de l’unité à la multiplicité du rassemblement chrétien est extrêmement délicat. C’est pourquoi, vous avez l’impérieuse obligation de rappeler souvent à tous vos fidèles et surtout à ceux qui font l’expérience de ces communautés nouvelles qu’ils ont à vérifier sérieusement leur appartenance à l’Eglise selon les critères explicités dans notre Exhortation «Evangelii Nuntiandi» et ceux que vous avez vous-mêmes précisés dans votre Rapport.

Cette évolution de la paroisse Nous fait penser à une comparaison: celle du concert vocal et instrumental. Chaque communauté diffère un peu des autres, comme les voix et les instruments. Mais toutes et chacune, pour demeurer authentiquement d’Eglise, doivent être très soucieuses de rester en communion, trouver les moyens de se rassembler pour célébrer le même Sauveur, adhérer au même Evangile, participer au même Pain de vie et reprendre ensemble la même mission apostolique. Récemment d’ailleurs, dans la Lettre aux Catholiques de France, vous avez tracé les orientations majeures dont elles doivent s’inspirer. Et l’unité entre communautés se réalisera d’autant mieux que les prêtres eux-mêmes vivront cette unité entre eux, quelque soit leur âge ou leur ministère spécialisé, avec respect, confiance et amour fraternel.

LA PROMOTION DU LAÏCAT

Nous remarquons, dans vos Rapports, une autre préoccupation dominante: la promotion du laïcat. Est-il besoin de vous assurer que Nous sommes parfaitement d’accord? C’est la volonté du Seigneur que tous les baptisés et confirmés participent à l’apostolat. C’est l’une des orientations majeures du Concile Vatican II.

Une remarque préliminaire: il ne faudrait évidemment pas que le souci d’un laïcat formé et responsable fasse oublier l’urgence d’appeler et de bien préparer des prêtres. Il l’exige au contraire. Nous l’avons récemment rappelé.

Ceci dit, Nous encourageons vivement vos efforts pour la formation, à tous les niveaux, d’un laïcat chrétien, car l’apostolat ne s’improvise pas, et c’est dans l’Eglise qu’il doit puiser ses principes et ses méthodes. Ceux qui travaillent dans les mouvements apostoliques, les responsables notamment, ne peuvent prétendre faire œuvre d’évangélisation sans rechercher cet approfondissement spécifiquement chrétien. La foi qui doit imprégner leur action ne se déduit pas d’un simple regard sur la vie ni d’une analyse des événements, bien qu’elle s’y applique. Elle surgit de 1’Evangile lu en Eglise, elle se fortifie dans la prière, se nourrit dans les sacrements, met d’abord en œuvre le charisme fondamental des chrétiens: l’amour universel.

Et Nous ajoutons: une formation doctrinale. Beaucoup de mouvements s’efforcent déjà d’y pourvoir, selon leurs moyens. Pour le laïcat en général, Nous savons aussi que, dans les Instituts catholiques de France et dans vos diocèses respectifs, ont été organisé des possibilités de ressourcement doctrinal. Nous souhaitons que de nombreux laïcs reçoivent ainsi un enseignement théologique solide qui leur permettra de comprendre le mystère de l’Eglise. De tels laïcs, très présents aux réalités de ce temps, et parfois aux points névralgiques où se joue la civilisation, seront mieux à même de discerner les valeurs et les contrevaleurs, pour une véritable évangélisation.

Ces laïcs, loin d’être des exécutants de la hiérarchie, acquerront leur identité et leur majorité, en respectant également l’identité et la mission spécifique de leurs pasteurs. II importe de maintenir et de renouveler le lien organique indispensable entre les prêtres et les laïcs. Chacun intervient selon sa vocation particulière. Le prêtre n’a pas à suppléer le militant, ni le militant à suppléer le prêtre. L’Eglise ne veut ni du cléricalisme, qui prétendrait garder le monopole de l’apostolat, ni d’un «laïcalisme» coupé du sacerdoce sous prétexte d’autonomie. Ce qu’il faut, c’est une articulation intelligente, persévérante: elle sera créative, et démontrera que l’Eglise, loin d’être un rapport de forces, est une communion.

Quant aux champs et aux méthodes d’apostolat, le réalisme oblige à faire preuve de souplesse et diversité. Les différents milieux de vie constituent un terrain privilégié, dans la mesure où les laïcs s’y emploient à évangéliser les mentalités particulières et à susciter des engagements inspirés d’un esprit chrétien. Les réalités proprement familiales, les responsabilités éducatives, les problèmes de conscience de la vie professionnelle et civique, etc. . . . ne doivent pas être négligés. La dimension politique des problèmes, pour importante qu’elle soit, ne doit pas masquer les autres aspects de la vie quotidienne, ni durcir les rapports interpersonnels. Et pour éviter les ghettos, il importe de susciter de larges rencontres au sein du Peuple de Dieu.

Enfin il faut bien maintenir le cap sur le but de l’évangélisation si elle s’intéresse nécessairement à l’humanisation des structures, elle veut plus profondément ouvrir les mentalités à l’Evangile et même provoquer dans le cœur des personnes la question fondamentale du Christ aux disciples: «Qui dites-vous que je suis?». Le respect de l’autonomie du temporel et le phénomène grandissant de la sécularisation ne doivent pas faire oublier la nécessité de témoigner explicitement de la foi.

Nous savons que certains mouvements apostoliques accueillent en effet de plus en plus des «catéchumènes» ou des incroyants de bonne volonté; c’est un signe de leur rayonnement. Ce fait ne doit pas pour autant paralyser la réflexion proprement chrétienne, ni amenuiser son ressourcement spirituel, ni entraîner à une action ambiguë.

Nous vous invitons à revoir ces points avec notre Conseil Pontifical pour les Laïcs, dont Nous venons de renouveler les structures et les membres. Nous savons bien que vous partagez ces souhaits. Les laïcs attendent de vous proximité, bienveillance, amitié, mais aussi discernement, franchise, courage. C’est l’amour même et la confiance que tous ensemble nous portons aux laïcs chrétiens qui nous fait désirer pour eux un apostolat authentique et vigoureux, celui du sel qui ne s’affadit pas, celui du levain qui se mêle à toute la pâte pour la faire lever.

Nous sommes très heureux de cette rencontre si fraternelle! «Ubi caritas et amor, Deus ibi est!».

Pour conclure, Nous exprimons un vœu: Nous aimerions que vous partagiez le mieux possible, avec vos prêtres et vos diocésains, cette rencontre avec l’humble Successeur de Pierre et tous les fruits de votre visite «ad limina».

Chaque jour, vous célébrez l’Eucharistie, «en union avec le Pape Paul». Croyez bien que Nous-même, Nous portons sans cesse, dans notre cœur et notre prière, le nom et le travail apostolique de tous nos Frères dans l’Episcopat. Et Nous implorons pour chacun d’eux, la sérénité, le courage et l’espérance. Avec notre affectueuse Bénédiction.

                               



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