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DISCOURS DU PAPE PIE XII
À DIVERS ORGANISMES ADHÉRANT À L'UNION INTERNATIONALE CONTRE LE CANCER*

Salle des Suisses, Castel Gandolfo - Dimanche 19 août 1956

 

Nous saluons avec un intérêt particulier l'illustre assemblée de cancérologues réunie sous les auspices de la Ligue Italienne pour la lutte contre les tumeurs. Ce n'est pas sans émotion, vous le comprenez, Messieurs, que Nous contemplons en vous l'espérance de tant de malades, et même, au delà de leurs maux trop souvent incurables, l'espérance de toute l'humanité. Déjà en 1949, Nous avons eu le plaisir de recevoir plusieurs d'entre vous et de leur adresser la parole à l'occasion de la « Semaine d'études sur le problème biologique du cancer » organisée par Notre Académie Pontificale des Sciences.

Depuis lors les recherches n'ont cessé de progresser; l'opinion publique est devenue plus sensible encore à tout ce qui touche au domaine du cancer. Il suffit d'évoquer l'agitation que suscite l'annonce de quelque découverte pour mesurer l'attente anxieuse de ceux qui souffrent et de leurs amis, impuissants à les soulager. Dans la plupart des cas, hélas, les nouvelles auxquelles Nous faisons allusion ne soulèvent que des espoirs éphémères. Votre armée patiente de chercheurs a derrière elle une si vaste expérience, tant de documents scientifiquement analysés et classifiés, qu'elle ne peut se faire illusion sur la complexité des problèmes et l'extrême difficulté d'une solution réelle.

C'est pourquoi vous éprouvez le besoin de mettre souvent en commun le résultat de vos recherches et de faire en quelque sorte le point de l'immense campagne poursuivie à travers le globe, sous toutes les latitudes et dans tous les milieux, pour arriver à mieux définir les causes et la nature spécifique des tumeurs malignes. Nous connaissons en particulier l'activité considérable de l'Union Internationale contre le Cancer, qui s'efforce d'établir une liaison entre les organisations des divers pays se consacrant à la lutte contre le cancer. Ces jours-ci se sont réunis la Commission de la Recherche et celle de la Lutte sociale, le Comité des Congrès Internationaux et le Comité Exécutif, qui assurent la répartition et la coordination des travaux, but essentiel de cette remarquable et grandiose institution. Il Nous plaît aussi de mentionner parmi les travaux récents le premier Symposium sur les antimitotiques tenu l'an dernier par la Ligue Italienne pour la Lutte contre les tumeurs.

Chacun de vous représente ici tout un secteur de recherches, toute une famille de savants, des établissements renommés, dotés de moyens d'enquête, de matériel expérimental et de ressources, déjà considérables sans doute, mais encore insuffisants en regard des tâches immenses qui réclament votre attention. Le mal en effet est partout et sa fréquence augmente; il se manifeste sous mille formes et semble provenir de causes extrêmement variées ; sa raison dernière échappe encore à la science. Celle-ci en est toujours à la période d'observation et de défensive, sans pouvoir engager contre le cancer la grande bataille, la bataille décisive, universellement attendue.

Un terrain cependant, celui de l'étiologie, a déjà fourni des données intéressantes, et utiles en bien des cas. L'étude des tumeurs professionnelles et les expériences conduites méthodiquement sur les animaux ont révélé divers facteurs, dont la présence concourt à provoquer les cancers. Votre réunion avait précisément à son programme un point particulier de ces recherches : essayer de mesurer l'influence possible de certains ingrédients chimiques introduits dans les produits alimentaires sur le déclanchement des carcinomes.

L'existence de substances dites cancérigènes est connue depuis longtemps. C'est au XVIIIe siècle que le chirurgien anglais Percival Pott dénonçait un certain rapport entre les tumeurs des ramoneurs et le noir de fumée, dont ils étaient constamment couverts. Petit à petit on arriva à préciser l'agent chimique responsable, puis de proche en proche on put déterminer divers groupes de substances, dont l'action sur l'homme et les animaux augmentait les risques et la fréquence des tumeurs. À défaut de précisions plus grandes sur le mécanisme qui provoquerait le désordre initial, on a constaté que la structure moléculaire elle-même semblait en relation avec la nature agressive du corps chimique inculpé. On incrimine en particulier certains dérivés de l'aniline, employés parfois comme colorants dans les produits alimentaires, et la grande presse s'est emparée, à son habitude, de telle déclaration à ce sujet, dont vous aurez eu sans doute à préciser la valeur.

À côté des aspects scientifiques de la lutte contre le cancer, les problèmes d'ordre social offrent aussi des difficultés appréciables. L'un de ceux-ci consiste à réaliser en temps utile le diagnostic exact du mal. L'expérience clinique démontre indubitablement que les chances de guérison sont liées à la promptitude avec laquelle le cancer peut être décelé avec certitude. Or deux types d'obstacles s'opposent trop souvent à ce diagnostic précoce: les uns proviennent des patients, les autres sont imputables aux médecins eux-mêmes. Chez les malades l'ignorance et la négligence jouent d'habitude un rôle néfaste : l'analphabétisme en particulier et la propension à utiliser des remèdes populaires, la méconnaissance des lois de l'hygiène et le retard apporté par incurie à la consultation du médecin ; on remarque que ces facteurs dépendent en général des mauvaises conditions sociales et économiques des intéressés. Le médecin peut également se rendre responsable d'une aggravation du cancer par suite d'une information insuffisante ou par son indécision. Il arrive que la nature du mal ne soit pas soupçonnée ou aperçue, mais aussi qu'on exagère la gravité et le degré d'incurabilité, ou que l'on applique pendant un certain temps des remèdes incapables de procurer une amélioration sensible. Ces erreurs trouvent une excuse, d'abord, dans la complexité du diagnostic, mais aussi dans l'insuffisance de l'organisation sanitaire dépourvue des moyens efficaces d'action. Là où échouera le médecin isolé, un groupe de spécialistes bien entraînés n'aura pas de peine à formuler un jugement sûr et à orienter le malade vers les solutions les plus indiquées.

Une fois établie avec certitude la présence du cancer, le médecin doit affronter un autre type de problème: celui de l'application des moyens thérapeutiques. C'est alors qu'avant de recourir aux ressources qu'offrent la chirurgie, la chimiothérapie, les rayons X, le radium, il importe de percevoir nettement le but à atteindre et la manière dont il faudra doser chacun de ces procédés. Avant tout, que le praticien considère l'homme tout entier, dans l'unité de sa personne, c'est-à-dire non seulement son état physique, mais aussi sa psychologie, son idéal moral et spirituel et la place qu'il occupe dans son milieu social. Quelles seront les conséquences pratiques des interventions qu'il se propose ? Dans quelle mesure lui est-il permis de risquer une opération grave, dangereuse et comportant des sacrifices importants ? Quel profit le malade en retirera-t-il ? Au lieu de lui imposer des infirmités lourdes et permanentes, qui le réduiront à l'inactivité presque totale, ne vaut-il pas mieux qu'il continue à travailler aussi longtemps que son mal le lui permet ? Parfois, au contraire, le souci de soulager la douleur, de prolonger un peu la vie, d'apporter un réconfort indispensable, autorisera des traitements onéreux, dont l'issue ne laisse guère d'espoir.

Dans chaque cas, s'impose au médecin une réflexion approfondie, une véritable méditation, où les facteurs d'ordre humain entreront en ligne de compte bien plus que les autres. Quelle responsabilité pour celui qui tient en main les décisions dernières ! La science pure ici s'efface devant une compréhension large, désintéressée, sensible à tous les impondérables d'ordre affectif, qu'un esprit trop rigide ne saisit pas. La médecine tire une part de sa grandeur de cette requête impérieuse, qui la contraint de prêter une attention inlassable aux plus humbles éléments d'ordre physique, comme aux mobiles secrets et parfois étrangement puissants qui animent une volonté.

Au terme de ces journées d'étude, Nous voulons vous adresser, Messieurs, Nos vœux les plus sincères et Nos encouragements, car Nous ne pouvons penser sans douleur à la somme énorme de souffrances, qui pourrait être épargnée à l'humanité, si la nature intime et les causes profondes du cancer étaient mieux connues. Nous demandons à Dieu d'éclairer vos esprits, de susciter les intuitions de génie qui font avancer la science ; mais Nous lui demandons surtout pour chacun de vous la patience et la persévérance dans un travail souvent fastidieux et décevant. Là où d'aucuns pourraient parfois s'exaspérer, l'homme soutenu par la foi, par l'amour de Dieu et du prochain, offre généreusement ses efforts au Seigneur en une prière et une supplication. Si le Créateur a permis le déclanchement de ces anomalies redoutables que sont les carcinomes, il a permis aussi les anomalies encore plus graves, que sont les péchés et les maux de l'âme. Dans leur grand effort de collaboration fraternelle, les hommes arriveront bientôt, Nous l'espérons vivement. à prévenir, réduire, ou même supprimer les premières ; mais Nous voudrions encore davantage les voir s'unir avec ardeur et persévérance pour lutter contre le mal moral, bien pire que la maladie du corps. Il serait faux de prétendre qu'une telle union et une telle lutte n'existent pas et ne portent pas leurs fruits; mais pourquoi faut-il qu'il y manque si souvent l'intense application, avec laquelle l'humanité poursuit et combat la douleur ?

Telle est la pensée que Nous a suggérée, Messieurs, l'examen de vos travaux admirables, et Nous la livrons à vos méditations. Nous ne manquerons pas d'adresser au Tout-Puissant Nos prières pour leur plus grand succès, et en gage des grâces d'En-Haut et comme signe de Notre paternelle bienveillance, Nous vous accordons, à vous tous ici présents, à vos familles, à vos collaborateurs et à vos amis, Notre plus large et plus cordiale Bénédiction Apostolique.


* Discours et messages-radio de S.S. Pie XII, XVIII,
 Dix-huitième année de Pontificat, 2 mars 1956 - 1er mars 1957, pp. 381-385
 Typographie Polyglotte Vaticane

 



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