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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
AUX PARTICIPANTS À L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
DU COMITÉ INTERNATIONAL DES SCIENCES HISTORIQUES

Samedi 3 juin 1967

 

Nous sommes heureux d’accueillir ici aujourd’hui l’Assemblée générale du Comité international des sciences historiques et de saluer en particulier son distingué Président Monsieur Hersin, son dévoué Secrétaire Général, Monsieur Michel François, et vous tous, Messieurs, représentants hautement qualifiés de la science historique dans les différents Pays, réunis à Rome pour préparer le programme de votre prochain Congrès, qui doit, Nous a-t-on dit, se tenir à Moscou.

Le Saint-Siège, vous le savez, porte le plus vif intérêt à la science que vous cultivez et possède lui-même, dans ses Archives et Bibliothèques, des sources historiques de notable importance. Il était donc bien naturel qu’il entrât en contact avec votre Comité. Sur la suggestion d’un illustre savant italien, que Nous connaissions et estimions grandement, le professeur Gaetano de Sanctis, une délégation du Saint-Siège était envoyée à votre Congrès de Paris en 1950, et quelques années plus tard, en 1953, Nous recevions Nous-même ici, en qualité de Pro-Secrétaire d’Etat de Notre prédécesseur Pie XII, votre regretté Président Robert Fawtier, porteur pour le Saint-Siège d’une invitation officielle à constituer un Comité de Sciences historiques et à entrer comme membre dans votre Comité international.

L’adhésion fut immédiate, et sans réticence. Et lors de votre Congres de 1955, plusieurs d’entre vous s’en souviennent sans doute, le Pape Pie XII, recevant les Congressistes, leur faisait un magistral exposé sur les rapports de l’Eglise avec l’histoire.

Nous voudrions, quant à Nous, vous dire aujourd’hui brièvement ce qui constitue aux yeux de l’Eglise, la dignité de l’histoire.

Le premier point qui s’impose à l’attention, c’est la rigueur de sa méthode. La méthode historique est basée sur la recherche: recherche du document, du texte authentique, de l’écrit contemporain des événements sur lesquels porte l’enquête. Recherche parfois longue et difficile, parfois récompensée - pas toujours! - par la découverte inattendue du document qui vient éclairer un aspect de la réalité historique, confirmer une hypothèse longtemps caressée. Cette recherche suppose des qualités et des vertus qui sont de grand prix aux yeux de l’Eglise: la patience d’abord, qui est la compagne fidèle du chercheur dans un travail souvent aride et monotone; la persévérance dans l’étude des textes; l’art de les interpréter, de faire revivre une époque plus ou moins lointaine et oubliée, d’insérer une donnée isolée dans un contexte général.

Ici intervient une autre qualité fondamentale pour l’historien: l’esprit critique. Savoir discerner, apprécier, comparer, donner sa juste valeur à chaque document, utiliser, sans en forcer les limites, l’argument du silence. Que dire de la loyauté intellectuelle absolue qui s’impose au chercheur dans cette tâche! Et il lui faut encore par surcroît de l’imagination, il lui faut de la précision, de la clarté, de l’organisation . . . La méthode historique est en vérité une rude école, une maîtresse exigeante, une discipline de premier ordre pour la formation de l’esprit: discipline austère, sans doute, mais dont les fruits sont nourrissants et savoureux.

La méthode n’est cependant pas tout. Elle n’est qu’un moyen pour arriver à un but. Ce qui fait surtout la dignité de l’histoire, c’est son but: elle tend à la vérité, elle est au service de la vérité. La vérité historique: que de développements appelleraient ces simples mots! Y aurait-il plusieurs vérités? Non, certes. Et pourtant la vérité historique n’est pas la vérité mathématique, elle n’est pas la vérité propre à ce qu’on appelle les «sciences exactes». Elle ne repose pas sur la démonstration, mais sur le témoignage et sur l’interprétation de ce témoignage.

Et c’est ici peut-être que se trouve le principal point de rencontre entre vous et nous, Messieurs, entre la vérité religieuse dont l’Eglise est dépositaire et la vérité historique, dont vous êtes les bons et dévoués serviteurs: tout l’édifice du christianisme, de sa doctrine, de sa morale et de son culte, tout repose finalement sur le témoignage. Les Apôtres du Christ ont témoigné de ce qu’ils avaient vu et entendu. Leur témoignage a été enregistré, de vive voix et par écrit. Il a traversé les siècles, suscitant, au long des âges, la recherche passionnée des exégètes, des théologiens, des patrologues, des juristes, des historiens.

C’est vous dire combien un organisme de nature spirituelle et religieuse comme l’Eglise catholique, est intéressé à l’établissement et à l’affirmation de la vérité historique, combien elle comprend et apprécie l’importance de travaux comme les vôtres: c’est qu’elle aussi est insérée dans le temps, elle aussi a une histoire, et le caractère historique de ses origines a notamment pour elle une importance décisive.

Cela explique qu’elle n’ait pas hésité, surtout en ces dernières décades, compte tenu du progrès des sciences historiques, à ouvrir largement le trésor de ses archives aux chercheurs qualifiés de toutes tendances. Fondée par celui qui a pu dire de lui-même: «Je suis la Vérité» (Io. 14, 6), l’Eglise ne craint pas, elle appelle et désire la manifestation de la vérité, et elle se réjouit profondément des possibilités de collaboration internationale que lui offre sur ce plan votre Comité. Elle a elle-même, au cours de son histoire, eu souvent à lutter pour défendre l’authenticité du Canon de ses Ecritures contre le pullulement des écrits apocryphes. Elle a dénoncé maintes fois les erreurs, les falsifications, les légendes, qui avaient poussé, comme des parasites, sur le tronc vigoureux de la tradition ecclésiastique. En font foi avec éclat des œuvres de haute tenue historique comme celle, par exemple, du Père Hartmann Grisar sur Rome à la fin du monde ancien, ou celle de De Rossi sur Roma sotterranea, ou comme la monumentale Papstgeschichte du Baron Ludwig von Pastor, ou encore la grande collection de l’Histoire de l’Eglise de Fliche et Martin, etc.

Dans la recherche de la vérité, l’Eglise, Messieurs, est à vos côtés. Elle fait sienne, comme vous, la règle d’or de l’historien énoncée par Cicéron: «ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non audeat» (Cicéron, De Oratore, 2, 15). Le service fidèle de la vérité: voilà le second et très noble Clément de la dignité de l’histoire.

Après sa méthode et son but, il faudrait dire un mot encore de l’objet de la science historique. Et là. aussi apparaîtrait en vive lumière la singulière dignité de la discipline à laquelle vous consacrez vos efforts. D’autres sciences, admirables chacune dans son ordre, ont pour objet les éléments qui constituent l’étonnante multiplicité du cosmos: elles étudient la formation de la terre et des astres, les merveilles du règne végétal ou du règne animal. L’histoire est centrée sur l’élément le plus noble de la création, elle s’occupe de l’homme, de ce qu’il a dit, pensé, réalisé au cours des âges, de toutes les entreprises dont est tissée son histoire. Si donc nous en avions le temps, c’est l’immense panorama de la vie humaine a travers le temps qu’il faudrait dérouler maintenant sous vos yeux: avec ses personnages marquants, ses institutions, ses événements. Il faudrait faire une place à part, et on le fait de plus en plus aujourd’hui, aux grands mouvements et courants d’idées, aux facteurs non seulement politiques et militaires, mais sociaux et économiques, aux forces en présence ou en opposition selon la diversité des temps et des pays. L’ampleur du champ ouvert à l’investigation du chercheur ne connaît de limites ni dans le temps ni dans l’espace: c’est assez dire, sous cet aspect encore, la noblesse et la dignité de l’histoire.

Dans ce vaste ensemble ce sont, comme vous pouvez le penser, les mouvements d’ordre moral et spirituel qui retiennent principalement l’attention de l’Eglise. De grands courants religieux ont sillonné certaines contrées ou certaines époques, des peuples ont été marqués par une conception de l’homme et du monde qu’inspirait la religion, et celle-ci, à son tour, a inspiré et animé des institutions, des modes de vie, des types de civilisation. Il est impossible de ne pas reconnaître, dans cet ordre d’idées, l’empreinte profonde et durable laissée par le christianisme, au cours de vingt siècles d’histoire, sur les hommes et sur les sociétés, partout où il a pu exercer son action. L’Eglise, n’étant par sa nature liée à aucune culture, a pu adopter et consacrer dans chacune ce qu’elle avait de meilleur. L’introduction de la foi et des mœurs chrétiennes s’est révélée ainsi un facteur de civilisation de premier ordre. Pour l’élévation culturelle, humaine et morale des personnes et des peuples. Cette pénétration progressive de la prédication chrétienne à travers les nations de l’ancien et du nouveau monde, constitue, nul ne peut plus le nier aujourd’hui, un des chapitres les plus intéressants et les plus riches de la grande aventure humaine.

Ainsi, qu’on la considère dans sa méthode, dans son but, dans son objet, la dignité de l’histoire s’impose à l’observateur, même profane. Et que l’on songe, par surcroît, à sa valeur d’exemple, à la variété des leçons qu’elle offre aux hommes de tous les temps pour la conduite du monde et de la vie: Historia magistra vitae. Quel trésor d’expériences de toutes sortes! Quelle école de sagesse et de mesure! Les hommes en tirent-ils profit? Sont-ils conscients que l’histoire jugera sans indulgence leurs errements et leurs faiblesses? Il est permis de se poser cette question. En terminant, Nous voudrions en poser une autre, que nul homme de bonne foi, Nous semble-t-il, ne peut davantage esquiver: cette histoire, si multiple, si progressive et si ordonnée dans son développement, à certains égards, est-ce une force aveugle qui la pousse en avant? Est-elle le fruit du hasard, le champ d’action des seules libertés humaines affrontées les unes aux autres? Ou n’y faut-il pas savoir découvrir une sagesse supérieure et ordonnatrice, qui, laissant certes le jeu des libertés humaines s’exercer dans les limites qu’elle lui assigne, le contrôle cependant et l’oriente vers des fins qui lui sont connues, et par des moyens qu’anime un immense amour de l’humanité?

Ce Dieu, caché, mais mystérieusement présent et agissant à travers les événements de ce monde, plus d’un parmi vous, Nous le savons, confesse son existence et son action, et lui rend hommage en reconnaissant en lui le Père des Cieux, Maître et Seigneur de l’Histoire. C’est à lui, Messieurs, que vous Nous permettrez de confier vos savants travaux. Qu’il les féconde et les fasse servir au bien de l’humanité: c’est le vœu que Nous formons en prenant congé de vous, et de grand cœur Nous invoquons sur vos personnes, vos familles et vos patries, l’abondance de ses lumières et de ses bénédictions.

                                      



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