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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
AUX EVÊQUES DE LA FRANCE ORIENTALE
EN VISITE «AD LIMINA APOSTOLORUM»

Lundi 5 décembre 1977

 

Chers Frères dans le Christ,

Vous savez avec quels sentiments d’affection et quelle volonté d’encouragement Nous avons accueilli vos Confrères de l’Episcopat français au cours de leurs visites «ad limina». Nous avons d’ailleurs été sensible au témoignage que le Président de votre Conférence a bien voulu en donner tout récemment à Lourdes. Oui, Nous avons la simplicité de vous le confier: Nous aimons profondément tous nos Frères les Evêques, si nombreux, si divers et si unis. Les recevoir constitue l’un de nos premiers devoirs et l’une de nos plus grandes joies. C’est le charisme de Pierre qui s’exerce, celui du Frère ainé qui réfléchit avec ses Frères, celui du Père entouré de nombreux enfants.

Notre demeure, notre cœur, tout ce que Nous sommes est à vous en ce moment. Notre communion à vos charges pastorales n’est pas un vain mot. Nous rejoignons vos diocèses de l’Est, Besançon, Dijon, Metz, Nancy, Saint-Claude, Saint-Dié, Strasbourg et Verdun. Leur visage Nous est devenu plus proche et plus précis grâce à vos rapports quinquennaux rédigés avec un soin qui dénote votre passion de l’évangélisation.

Nous serions tenté de vous dire que Nous avons déjà exprimé l’essentiel de ce que Nous tenions à confier aux Evêques de France, lors des huit visites qui ont précédé la vôtre. Tant de problèmes se recoupent du Nord au Sud, et de l’Est à l’Ouest! Aujourd’hui, il Nous est apparu que Nous pourrions résumer nos impressions générales sur le catholicisme français, méditer avec vous sur la mission épiscopale et adresser, à travers vous, un appel personnel aux diverses catégories du peuple de Dieu confié à vos soins, aux forces apostoliques, réelles ou en germe, que recèlent vos diocèses et que décrit en détail votre rapport régional.

I. Depuis quelque temps, Nous avons donc eu bien des occasions d’évaluer la vitalité du catholicisme français. Nous avons senti la loyauté, le zèle et l’espérance pascale de nombreux Pasteurs, mais aussi leurs préoccupations, leurs souffrances, osons le dire: une certaine lassitude.

Pourquoi le taire, puisque vous aimez l’authenticité? Depuis la deuxième guerre mondiale, l’Eglise qui est en France, traverse comme d’autres, une crise profonde, et manifeste dans cette mutation, une certaine fatigue spirituelle. Ce n’est pas le moment de retracer ici la genèse de la situation actuelle. En simplifiant à l’extrême, évoquons pour le premier quart du siècle, la période des «œuvres», marquée par un souci de préservation; ensuite la période de l’éclosion de l’Action catholique, participation ardente à l’apostolat hiérarchique, temps des conquêtes espérées. Ces périodes étaient aussi celles du réveil, de la conversion, de grandes personnalités catholiques s’imposant par la rigueur de leur pensée, par la profondeur de leur engagement spirituel et apostolique: Nous avons personnellement gardé un attachement admiratif pour nombre d’entre eux.

La période présente ne manque pas d’aspects positifs. Avec raison, on se montre très sensible à l’incroyance, on se préoccupe spécialement de rejoindre le monde des travailleurs et des pauvres, et aussi de faire face à la mutation culturelle qui affecte la foi de beaucoup, des milieux scientifiques aux plus jeunes générations. Tout cela est évangélique, à condition de ne pas laisser pour compte la masse des fidèles, qui ont un rythme différent et qui, de toute manière, ont besoin eux aussi de ministère pastoral et de structures qu’il importe de rénover plutôt que de supprimer: paroisses, séminaires, couvents, mouvements spécifiquement catholiques. Sinon, le risque existe de voir se développer encore des positions extrêmes qui ne servent pas la cause du Royaume. Certains adoptent en effet un esprit critique d’avant-garde, même dans des revues catholiques ou d’origine chrétienne qui bouleverse parfois les données certaines de la théologie, de la spiritualité, de l’éthique, de l’apostolat. D’autres se raidissent, mais pour faire revivre, de façon stérile et périlleuse, une mentalité comparable à celle de l’«Action française». Tout ceci ne saurait faire oublier la somme de recherches bénéfiques, d’expériences intéressantes, qui témoignent d’une générosité évidente et de la santé foncière du peuple de Dieu. Mais Nous sommes très conscient, comme vous-mêmes, de réalités préoccupantes, par exemple: le problème des vocations et de la formation au sacerdoce, ici ou là des «liturgies inadmissibles», une apathie spirituelle de prêtres, de religieux et religieuses, une évolution surprenante de tel ou tel mouvement d’action catholique, l’admission, chez des personnalités ou des organismes officiellement catholiques, d’hypothèses ou de pratiques manifestement contraires à la foi ou à l’éthique chrétienne, et Nous avons le courage d’ajouter: un certain complexe antiromain, selon le titre d’un ouvrage récent. Personnellement Nous éprouvons devant tout cela un étonnement douloureux, que d’aucuns prennent parfois pour un manque d’information ou de compréhension.

Nous savons pertinemment que vous avez tout le mérite et la lourde charge de faire face vous-mêmes à ces mutations sociales et ecclésiales, qui s’accompagnent d’une crise intellectuelle et spirituelle. Quelle parole prononcer pour vous «affermir», comme le Christ l’a demandé au premier Responsable du Collège apostolique? Ni celle de la nostalgie, ni celle de la peur, mais une invitation très ardente et très confiante à reprendre la voie assurée de l’Eglise catholique, de l’Eglise qui s’est si bien définie au Concile Vatican II de l’Eglise de toujours. L’Eglise a fréquemment été en crise, plus ou moins. L’histoire nous le montre à chaque siècle et plusieurs fois par siècle. Aujourd’hui même, bien des pays connaissent des tourmentes graves, voire des persécutions. Aucune de ces crises n’est souhaitable, mais aucune n’a été inutile. Bien souvent, elles ont suscité un approfondissement du mystère de l’Eglise - qui sera toujours le déploiement du mystère salvifique du Christ en sa Passion et sa Résurrection -, et une floraison de nouveaux disciples. N’en est-il pas, dans l’Eglise au souffle de l’Esprit, un peu comme dans la nature au retour du printemps? Notre prédécesseur Jean XXIII avait raison d’y croire. Ce printemps viendra. Il faut encore supporter l’hiver. Croyez bien que Nous en savons quelque chose, au poste où Dieu Nous a placé. Nous n’avons pas de meilleure parole à vous redire que celle du Christ lui-même: «Je serai avec vous jusqu’à la fin des siècles» (Matth. 28, 20). Ensemble, laissons cette promesse, destinée d’abord aux Apôtres et à leurs Successeurs, résonner dans nos cours et les fortifier!

II. Attardons-nous un instant à votre fonction épiscopale. Plus les temps sont difficiles, plus les chrétiens doivent pouvoir s’appuyer sur le roc. L’Evêque, jadis plus distant, est devenu très proche de son peuple. Qui nierait le bénéfice de cette proximité, de cette simplicité, de cette écoute? Pourtant l’Evêque doit éviter de se laisser totalement absorber par les «partages» qu’on exige de lui: il arrive qu’ici ou là, des prêtres et des laïcs demandent trop à leurs Evêques. Et surtout l’Evêque doit garder sa personnalité de Guide, évitant de se laisser mettre en condition par les interlocuteurs d’aujourd’hui, de fléchir devant les impressions du moment. Pourquoi? Parce qu’il est à un titre spécial, le Témoin de la fidélité à l’Eglise, aussi loin qu’elle s’enracine dans le passé, et le Pasteur chargé de voir où, à long terme, il doit mener les brebis. Les critiques, certes, ne lui seront pas épargnées, mais il aura au moins la satisfaction d’avoir accompli sa mission d’Apôtre: c’est en cela que réside le prestige de son ministère.

Nous retenons pour vous deux fonctions fondamentales: Docteur de la foi et Bâtisseur d’unité.

C’est d’abord dans le domaine de la foi que vous exercez la mission de Docteur, de Guide. Cela suppose pour vous la liberté de penser, de lire, de méditer personnellement et d’écrire. Cela suppose aussi le concours de vos prêtres, l’aide de théologiens qui soient vraiment des «Maîtres» de doctrine, et le conseil d’experts qui doivent demeurer à leur place, dans leur compétence. Les «bureaux» spécialisés sont à votre service: leur apport qualifié laisse entière la nécessité de votre vision d’ensemble et de votre responsabilité. Ainsi vous pouvez dispenser la nourriture solide dont le Peuple de Dieu a besoin - la recherche continuelle ne tient pas lieu de doctrine! - et aider au discernement nécessaire des initiatives.

Vous êtes appelés aussi à construire l’unité. Nous-mêmes avons reconnu, à certaines conditions, le bienfait de communautés ecclésiales de base à dimensions plus humaines (Cfr. Evangelii Nuntiandi, 58). Mais actuellement les familles catholiques ont tendance à fabriquer des clans dans l’Eglise, qui hésitent à communiquer et à communier sur l’essentiel. Dans le même temps, on nourrit avec raison des projets d’œcuménisme, on veut travailler au rapprochement et à l’unité des peuples. «Médecin, guéris-toi toi-même». Cette unité doit commencer entre catholiques, entre forces sacerdotales et apostoliques de la paroisse, du diocèse, de la région. Et elle doit se faire autour des Evêques. Nous savons le zèle que vous y déployez.

Déjà, entre vous, vous poursuivez un travail communautaire intense, aux plans de la région et de la Conférence épiscopale. L’Assemblée de Lourdes est chaque année l’occasion de révisions de vie fraternelles et d’engagements communs sur les grands objectifs pastoraux. Que ce soit pour tous vos fidèles, en quête de vérité et d’unité, une source de réconfort et de lumière!

III. Mais vous n’êtes pas seuls! Plus de cinq mille prêtres coopèrent à votre charge de l’Evangile dans votre région de l’Est. Vous leur transmettrez notre intime conviction: Evêques et prêtres de ce temps sont plus que jamais appelés à la sainteté. La sainteté ne saurait supprimer les qualités humaines, la formation permanente et toutes les techniques apostoliques, mais elle les transcende; elle reste la médiation la plus courte et la plus étonnante pour faire rencontrer Dieu. L’Eglise a surtout besoin de pasteurs qui brillent par leur sainteté. Ce sont de tels prêtres qui peuvent éveiller un projet de vie sacerdotale chez les jeunes d’aujourd’hui. Car bien des jeunes - les preuves ne manquent pas - sont capables de vivre le sacerdoce tel que l’Eglise latine le conçoit.

Aux prêtres, que Nous appelons volontiers nos amis, à la suite du Christ, Nous disons: n’ayez pas peur! Relevez la tête! Vous avez le mérite d’affronter plus que d’autres l’indifférence religieuse et vous en souffrez. Mais votre vie donnée au Christ demeure votre chance. Soyez vous-mêmes ! Appréciez votre sacerdoce, la confiance que vous fait l’Eglise, la grâce incomparable que vous donne le Christ de participer à sa mission ! Ravivez le don spirituel qui est en vous! (Cfr. 1 Tim. 4, 14)

Aux dix mille religieux et religieuses de vos diocèses, qu’ils soient dans les cloîtres ou qu’ils participent à l’apostolat, Nous disons: ne craignez pas d’être reconnus partout comme disciples de Jésus-Christ: le monde chrétien, le monde indifférent ou athée ont besoin de témoins qui s’affirment tels ! Investissez vos talents en priorité dans des tâches d’apostolat ecclésial: il y a tant de travail pour les «ouvriers» dont parlait Jésus pour sa moisson! Maintenez un grand esprit de famille et donc de communauté digne de ce nom, où, à travers des expériences sans doute différentes, religieux et religieuses témoignent d’unité et de charité. Ce serait une erreur de délaisser ce témoignage communautaire, inhérent à la vie religieuse. La relève des vocations préoccupe sans doute gravement chacun et chacune: si les jeunes ont pu être éloignés par un certain style de vie que le Concile Vatican II vous a invités à renouveler, les adaptations excessives ne les attirent pas davantage, si elles sont des concessions à l’esprit du monde. Puissent-ils rencontrer en vous des passionnés de Jésus-Christ et de son œuvre! Sachez bien l' admiration et la confiance du Pape!

Aux laïcs chrétiens de vos diocèses, Nous disons: aimez l’Eglise, soyez heureux et fiers de travailler, en elle, à ce que l’Evangile pénètre les réalités familiales, professionnelles, sociales. Que les militants gardent leur dynamisme apostolique, articulé sur une vie de foi approfondie, sans laquelle leur engagement aurait la fragilité et la partialité des entreprises purement humaines! Que leur action soit catholique, ecclésiale ! Et que tous se sentent accueillis, invités à prendre place, à devenir actifs dans les communautés chrétiennes: beaucoup attendent sur la place du village, qui sont appelés à la vigne du Seigneur! (Cfr. Matth. 20, l-7)

Enfin, Nous tenons à exprimer aux jeunes de vos diocèses et de France notre particulière affection et notre confiance. Nous comprenons leurs insatisfactions et leurs souffrances, dans une société dont les structures multipliées et compliquées, l’esprit de compétition et de profit, de gaspillage et de jouissance, les déçoivent, les étouffent ou les révoltent. Certes, ils sont appelés à changer cette société trop matérialiste. Mais leur combat, lorsqu’ils y consentent, est trop souvent animé par des slogans et des techniques de durcissement, de violence, qui défigurent leur visage humain et chrétien et compromettent les causes qu’ils voudraient défendre. Que les jeunes de France se lèvent! Sans fuir les problèmes de ce temps, qu’ils se remettent en route vers les sources du vrai bonheur: le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu que tant de convertis français, appartenant à tous les milieux, à travers tant d’hésitations et de luttes intérieures, ont embrassé pour toujours ! Cela est possible! Nous savons que, sans diminuer l’importance de la recherche d’action apostolique, des groupes de prière et de réflexion se multiplient parmi les jeunes. A Lourdes, les pèlerinages de jeunes connaissent un succès croissant. Que de hauts-lieux en France ont à retrouver et à adapter leur vocation de sources de foi, d’espérance et d’amour! De telles expériences, loin de «démobiliser» les jeunes selon l’expression fréquente aujourd’hui, leur donnent les vraies «raisons de vivre».

Il est temps de Nous résumer. Après le bouillonnement apostolique es dernières décades, l’Eglise en France a besoin d’approfondir et d’équilibrer le rapport action-contemplation. Cette conviction personnelle ne rejoint-elle pas celle de votre dernière Assemblée de Lourdes? Nous prions Dieu et la Vierge Marie de donner aux chrétiens de France et à leurs pasteurs le calme et la vigueur, le discernement et la persévérance nécessaires aux ouvriers de l’Evangile. Que l’Esprit Saint, qui sanctifie toutes choses, soude de plus en plus les communautés, spécialement à l’occasion des eucharisties dominicales, expression et source de la vie ecclésiale! Frères très chers, Nous attendons beaucoup de votre région et de la France! Avec notre affectueuse Bénédiction Apostolique.

                               



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