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DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PÈLERINS RÉUNIS À ROME POUR LA BÉATIFICATION
DE JEANNE DELANOUE*

Lundi 10 novembre 1947

 

L' écho vibrait encore du sermon fameux que Bossuet avait, en 1659, prononcé dans la chapelle de la « Providence », en présence du « Père des pauvres », Vincent de Paul, arrivé au soir de sa vie, quand naquit, sept ans plus tard, le 28 juin 1666, Jeanne Delanoue, que ses contemporains appelèrent spontanément la « Mère des pauvres », comme ils appelèrent sa maison la « Providence ». Sa vie allait être le commentaire, l'illustration vivante du titre que Bossuet avait donné à son discours : l' « éminente dignité des pauvres dans l'Église ».

En quoi consiste-t-elle cette dignité ? Et comment se manifeste-t-elle, très chères filles, dans la vie de la Mère, que vous vénérez aujourd'hui nimbée de la gloire des bienheureuses ? La voix du pauvre est la voix du Christ; le corps du pauvre est le corps du Christ ; la vie du pauvre est la vie de ce Christ qui, de riche qu'il était, s'est fait pauvre, afin de nous faire riches par sa pauvreté (2 Co 8, 9).

LA VOIX DU PAUVRE EST LA VOIX DU CHRIST

La voix du pauvre, cette voix suppliante, pénètre jusqu'au fond du cœur comme une pointe acérée. Qui lui résiste sent bien, qu'il le veuille ou non, qu'il ferme l'oreille à la voix même du Christ.

Cette voix du Christ, par la bouche du mendiant, se fait entendre à tous, à chaque tournant de rue. Au cœur de certains, elle parle avec un accent plus tendre, plus pressant, doucement impérieux : « Donne-moi à boire », dit Jésus à la Samaritaine sur la margelle du puits de Jacob ; et sa demande d'un peu d'eau voile une demande plus intime, la demande d'un don de soi-même : c'est une vocation ; c'est, en même temps, l'offre du don de Dieu, de son eau vive qui jaillit pour la vie éternelle (Jn 4, 14). Il est enfin des saints, des serviteurs de Dieu, à qui la voix, émue, adresse la parole décisive : « Va, vends tout ce que tu possèdes, distribue-le aux pauvres, . . . et suis-moi »(Mt 19, 21). Ainsi l'avait entendue le jeune mondain d'Assise, François, et sa vie en fut définitivement orientée, transfigurée. Ainsi l'entendit notre nouvelle bienheureuse.

Bien différente de ce qu'avait été sa pieuse mère, et plus préoccupée de ses intérêts temporels que de ceux de son âme, tout affairée aux gains de sa boutique qui s'ouvrait les dimanches et fêtes comme en semaine, Jeanne n'accueillait guère les pèlerins que pour le profit qu'elle en savait tirer. Quant aux pauvres qui s'aventuraient à frapper à sa porte, du plus loin qu'elle les apercevait, elle les écartait d'un mot dur : « Je n'ai pas de pain à vous donner ». Et voici que, un beau jour, dans un de ses bons moments, elle a hébergé pour quelques sous une pèlerine, Françoise Souchet. « Dieu — lui dit celle-ci, énigmatique — ne m'a envoyée cette première fois que pour apprendre les chemins ». De fait, elle revient. Cette femme, visiblement une ignorante, une miséreuse étrange, ne profère d'elle-même que des propos décousus, inintelligibles, salués du gros rire de la cantonade. À d'autres instants, elle prend un ton majestueux pour exprimer avec une autorité péremptoire ce que « la voix » lui fait dire. Quelle voix donc ? La voix de Dieu qui parle par la bouche du pauvre.

Petit à petit, cette voix mystérieuse envahit plus pleinement le cœur de Jeanne, éveillant sa conscience. Elle écoute, elle répond et, tombant à genoux, elle interroge : « Est-ce donc, mon Dieu, par cette simple femme que vous voulez me faire entendre votre voix ? ». Dès ce jour-là et par la suite, la voix se fait plus précise et plus pressante, la réponse plus docile. C'est l'appel au « chemin de la perfection » et Jeanne sent monter à ses lèvres l'invocation de Saul sur la route de Damas : « Seigneur, que voulez-vous donc que je fasse ? » (Ac 9, 5). Puis, c'est l'appel au dépouillement complet et de tout et d'elle-même aux pauvres. Elle continue d'obéir et elle vide ses armoires pour en porter tout le contenu aux indigents. Ce soir-là, au retour de la charitable expédition, elle entend, par la bouche de Françoise, la « voix » qui lui dit que l'aumône a apaisé tous les griefs de Dieu contre elle et que le voile de l'oubli est descendu sur son passé, le dérobant pour jamais aux regards du juste juge.

À la Samaritaine Jésus avait dit : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te demande à boire, c'est toi qui lui aurais demandé et c'est lui qui t'aurait donné de l'eau vive, ... cette eau qui jaillit pour la vie éternelle » (Jn 4, 10. 14). Et Jeanne, dans une extase de trois jours et de trois nuits, l'une des plus merveilleuses qu'on lise dans l'histoire des saints, boit à longs traits les délices de l'eau céleste. Quand elle reprend ses sens, le chemin de sa vie est tracé ; elle sait, elle voit clairement ce que le Seigneur attend d'elle : la charité envers les pauvres, l'effort vers la plus grande perfection par le complet détachement d'elle-même.

LE CORPS DU PAUVRE EST LE CORPS DU CHRIST

Plus d'une fois, nous avons tous lu dans la légende dorée de la charité quelqu'un de ces récits merveilleux, où le Sauveur, secouru sous les traits du mendiant ou du lépreux qu'il avait empruntés, apparaissait ensuite dans l'éclat très doux de sa gloire. Symbole corporel d'une réalité spirituelle plus grande et plus belle encore.

Comme jadis, dans la nuit divine, l'ange du Seigneur avait envoyé les bergers à l'étable de Bethléem : « Vous y trouverez un petit enfant ... couché dans une crèche ». Ainsi, sur la parole de la pauvre Françoise Souchet, messagère du Seigneur, Jeanne Delanoue était allée chercher, elle aussi, dans une étable, six pauvres petits enfants presque nus, grelottants, gisants à terre avec leurs parents, tous consumés par la misère et la maladie. De son mieux, elle nettoie et accommode le taudis ; elle y porte en abondance vivres et vêtements. Plusieurs fois par semaine, on peut la voir parcourir les quatre kilomètres qui séparent Saint-Florent de sa maison, courbée sous le poids d'un lourd panier. Les passants regardent avec surprise l'ancienne mercière, naguère un peu vaniteuse et fort avare, dans sa rude tâche de charité. Les uns admirent sa conversion et ils en bénissent Dieu, d'autres la prennent pour une insensée, d'autres enfin sourient, un peu sceptiques, et attendent de voir combien de temps elle persévérera dans son beau zèle, un feu de paille croient-ils. Et à ceux qui lui demandent, intéressés ou narquois, où elle va en telle hâte et si pesamment chargée, Jeanne répond : « Habiller et nourrir mes petits jésus ». On haussait les épaules et l'on passait sans comprendre. Jeanne, elle, avait compris ; elle était dans la vérité. Aucune inclination spéciale, avouait-elle plus tard, ne la portait à secourir les indigents, ni à s'intéresser à leurs misères. « Mais lorsque j'entends Jésus-Christ dire dans l'Évangile : Tout ce que avez fait au moindre de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait, je tremble de mériter ce reproche au dernier jour : J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger... Voilà ce qui me porte à tout ce que j'entreprends, à tout ce que je fais ».

Ce qu'elle fait ? Mais c'est tout ce que ferait quiconque saurait voir dans le pauvre, comme elle l'y voyait elle-même : Jésus-Christ. Elle le traite, quel qu'il soit, comme elle eût traité Jésus-Christ en personne, avec le même empressement dévoué, la même délicatesse raffinée, la même vénération respectueuse.

Pour la même raison, rien ne l'arrête, si grand que soit le nombre de ceux qui se présentent, si grande que soit l'étendue de leur détresse, l'immensité de leurs besoins. C'est Jésus et, parce que c'est Jésus, il ne peut jamais être question de l'éconduire, il doit toujours trouver tout prêts le vivre et le couvert, on doit toujours avoir place pour lui. On se serrera, on agrandira, on bâtira, on s'endettera, qu'importe : « Mon Dieu, disait-elle, ce sont vos dettes ; vous les acquitterez quand bon vous semblera ». Et le Père infiniment riche du divin Pauvre payait toujours les dettes contractées pour son Fils. Des secours imprévus arrivent du dehors, à point nommé. Les obstacles les plus insurmontables tombent d'eux mêmes. Le pain, l'étoffe, l'argent se multiplient entre ses doigts. Comment suffire à sa tâche sans cesse grandissante : elle n'a que ses deux bras. De vaillantes compagnes lui apportent les leurs, et voici un nouvel Institut religieux que bientôt l'autorité ecclésiastique approuve et que le peuple appelle spontanément la Providence et, sans beaucoup tarder, la Grande-Providence.

À la mort de Jeanne Delanoue, la Congrégation de Saint-Anne de la Providence avait déjà pris un développement considérable. Sur elle, comme sur toutes les familles religieuses, la bourrasque révolutionnaire a passé, mais sans la détruire. Depuis, le zèle et la charité ont dû faire front sans relâche aux épreuves multiples et variées, conséquences des persécutions, des guerres, des crises de toutes sortes. Et néanmoins, continuant saintement et développant l'œuvre de votre Mère, vous travaillez dans un grand nombre de maisons, toujours, comme elle, au service des pauvres.

LA VIE DU PAUVRE EST LA VIE DU CHRIST

L'identification du Christ avec le pauvre, telle que Nous venons de la dire et de l'admirer, n'est encore qu'une identification morale : elle fait du pauvre le représentant favori et qualifié de Dieu, en sorte que Dieu considère comme fait à lui ce qu'on aura fait pour le pauvre. Cela ne pouvait suffire à son amour de prédilection. Il a voulu réaliser une identification parfaite, réelle, complète, poussée jusqu'à l'extrême, jusqu'à l'identification physique. Il s'est donc fait homme, il s'est fait chair pour habiter parmi nous, mais il s'est fait pauvre pour prendre sur lui toutes les misères de la pauvreté, « ut misericors fieret » (He 2, 17 ; 4, 15). Et il l'a fait en plénitude, afin que sa vie fût par excellence la vie du pauvre et que tout pauvre, sûr, dans les souffrances, les angoisses, les humiliations de la pauvreté, d'être compris de lui, apprît à chercher et à trouver près de lui consolation, secours et exemple.

Il sait, par expérience, ce que c'est que d'avoir froid, de n'avoir pas une pierre où reposer la tête, ce que c'est que d'avoir faim et soif, ce que c'est que de voir ses humbles vêtements partagés et tirés au sort sous ses yeux, et de mourir, nu, avec pour lit une croix raboteuse, étant né dans une crèche, dont le bois rugueux n'était adouci que par une poignée de foin.

Éminente dignité des pauvres, enviée, semblerait-il, par Dieu, qui s'en est voulu parer. Cette dignité Jeanne Delanoue, dès avant de la comprendre en son esprit, l'avait déjà devinée, pressentie et, la voyant ambitionnée par Jésus, elle l'a ambitionnée aussi pour elle. Tel est le secret de sa vie d'une effrayante austérité.

Le pauvre a faim ; elle ne mange que trois fois par semaine. Le pauvre reçoit les déchets de la table des riches (cf. Lc 16, 21) ; elle mange les débris de pain laissés par les pauvres et la viande avariée que l'un d'eux n'avait pas le courage de mettre à la bouche. Le pauvre est mal vêtu et ses guenilles ne sont pas entretenues ; elle s'affuble de haillons répugnants et ne modère cette mortification que par obéissance. Le pauvre est humilié de laisser voir ses misérables habits ; elle paraît à l'église, malgré les révoltes de sa nature, dans le plus étrange accoutrement. Le pauvre est mal logé et dort sur un grabat ; elle repose quelques courtes heures, tout habillée, assise sur une chaise et la tête appuyée contre le mur, ou se blottit dans un coffre étroit, où n'eût pu s'étendre un enfant et qu'elle appelle sa crèche. Le pauvre mendie ; elle décide d'en faire l'épreuve pour connaître la peine que connaissent les pauvres honteux.

Comme tout cela est loin des pensées du monde ! Et comme le monde a besoin du spectacle de ces saintes folies pour apprendre et goûter la vraie sagesse, tout au moins pour entrevoir, dans sa splendeur surnaturelle, l'éminente dignité du pauvre et de la pauvreté, qui lui fait horreur pour lui-même !

Quant à vous, filles d'une telle Mère, que pouvons-Nous lui demander pour vous ? Que la puissance de son intercession sur le cœur de Dieu, que la puissance de son exemple sur vos cœurs, vous obtienne d'être remplies de son esprit, héritières de sa sollicitude pour les pauvres, de son amour envers Dieu, qui s'est fait pauvre pour notre amour. C'est avec ce souhait et dans cette confiance que Nous vous donnons paternellement, à vous, à votre Institut, à tous ceux qui vous sont chers, à vos chers pauvres surtout, Notre Bénédiction apostolique.


* Discours et messages-radio de S.S. Pie XII, IX,
Neuvième année de Pontificat, 2 mars 1947- 1er mars 1948, pp. 333-338
Typographie Polyglotte Vaticane.



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