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DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU XIIe CONGRÈS
INTERNATIONAL D'ODONTOSTOMATOLOGIE
DE LA FÉDÉRATION DENTAIRE INTERNATIONALE*

 Dimanche 8 septembre 1957

 

La grande manifestation, que constitue le XIIe Congrès de la Fédération Dentaire Internationale, réunit cette année à Rome plusieurs milliers de délégués provenant de toutes les parties du monde, et Nous sommes heureux de répondre aux désirs qui Nous ont été exprimés, en accueillant aujourd'hui, Messieurs, cette imposante représentation d'une branche si importante des sciences médicales.

La documentation, qui Nous a gracieusement été communiquée, donne une haute idée du programme de votre congrès: il comporte en effet, outre les relations scientifiques, des expositions et des démonstrations cliniques et techniques, destinées à donner une idée aussi complète que possible des travaux réalisés depuis cinq ans dans tous les domaines de votre compétence.

Nous ne saurions passer en revue cette véritable somme d'information, mais il Nous plaît de signaler quelques points, dont l'intérêt humain Nous a frappé en parcourant les rapports qui Nous sont parvenus.

Une des plus heureuses conséquences du développement universel des disciplines médicales est en effet de les rapprocher en manifestant davantage leur interdépendance, et s'il est une partie de l'organisme au sujet de laquelle cette constatation se vérifie de façon plus frappante, c'est bien la région buccale, point de départ du système digestif, siège du sens gustatif, partie essentielle des organes d'élocution. Mais on resterait en deçà de la réalité en songeant aux seules fonctions mécaniques et physiologiques localisées dans cette région. On a constaté que les structures et l'état de la cavité orale influent, et parfois de façon décisive, sur la santé à la fois physique, nerveuse et même mentale de l'individu, ce qui d'ailleurs se comprend aisément, si l'on envisage les conséquences d'une mauvaise occlusion dentaire sur des opérations aussi essentielles pour la vie du corps et de l'esprit que la respiration, la mastication, l'articulation de la parole.

Des observations cliniques de nombreux praticiens et des recherches méthodiques poursuivies scientifiquement est donc née l'orthopédie dento-faciale, dont une branche importante, la pédodontie, se consacre aux enfants. Ces spécialités nouvelles sont à la vérité encore loin de réunir leurs acquisitions en mi corps de doctrine bien constitué. Trop de facteurs difficilement mesurables entrent en ligne de compte, et l'on se trouve en face d'enquêtes trop sporadiques, ou trop restreintes, pour arriver à des conclusions générales. L'étiologie a fait cependant de sérieux progrès dans le domaine si complexe de la croissance des différents tissus, des anomalies de constitution, de conformation ou de fonctionnement, à partir desquelles on tente d'expliquer les troubles ultérieurs et de suggérer les remèdes préventifs. Tous les spécialistes tombent d'accord pour déclarer que, là comme ailleurs, la prévention est le seul moyen de porter secours à de vastes ensembles sociaux. Or, en ce qui concerne l'orthodontie, les maux à prévenir ou à guérir peuvent avoir une origine antérieure ou postérieure à la naissance, héréditaire ou accidentelle. Une prévention efficace doit donc commencer par soigner la mère avant la naissance de l'enfant; elle surveillera ensuite la croissance du sujet à toutes les étapes, depuis l'apparition des premières dents jusqu'à l'établissement de la dentition définitive. Sur ce long trajet de la petite enfance à l'âge adulte le spécialiste se trouve amené à examiner les indices les plus variés. C'est ainsi que les études morphologiques des organes à la naissance constatent que certains d'entre eux, tels le cerveau, le globe de l'œil et la langue, sont proportionnellement plus développés que l'ensemble de la tête. En ce qui concerne la langue, cette disposition providentielle correspond au besoin qu'aura l'enfant de fournir, dès ses premiers jours, un travail de déglutition abondant pour absorber le lait maternel. Mais il arrive parfois que la taille de la langue anticipe trop sur celle des mâchoires et provoque des pressions déformatrices susceptibles d'élargir à l'excès le maxillaire supérieur et de lui faire enclore complètement la mandibule ; de là résulte une mauvaise occlusion dentaire. Les inconvénients de cette malformation peuvent se faire sentir, ainsi que Nous le notions à l'instant, à la fois sur la mastication, la déglutition, la respiration et parfois même l'élocution. Aussi les parents doivent-ils faire examiner de bonne heure leurs enfants par un stomatologiste et s'efforcer, avec son aide, de corriger des habitudes, qui peuvent sembler anodines, mais ne le sont pas toujours : les enfants qui respirent par la bouche, ou continuent à sucer leur pouce après le premier âge, ceux qui mastiquent mal ou avalent trop vite, ceux qui rongent leurs ongles ou contractent continuellement certains muscles du visage, manifestent par là des symptômes qu'il convient de combattre et de faire disparaître sans tarder. Ce contrôle, excellent facteur d'éducation, ne contribue pas peu à corriger des défauts de caractère et à fortifier la volonté. On doit se réjouir de l'aide apportée ainsi aux parents dans la tâche si délicate de guider la croissance et de former harmonieusement la personnalité de leurs enfants.

L'orthopédie dento-faciale peut, on le voit, améliorer grandement le développement de certains enfants et adolescents. Plusieurs Etats en ont profité, en intégrant les services de celle-ci dans les programmes de prévention sanitaire et d'assurances sociales. Une organisation rationnelle des inspections médicales dès la petite enfance permet ainsi d'obvier à temps aux malformations congénitales, de déceler et de traiter sans tarder les premiers symptômes de désordres locaux ou même généraux, car il en est, comme le diabète, qui parfois se manifestent en premier lieu dans la bouche.

A mesure que la science médicale progresse, elle constate qu'elle ignorait encore certaines ressources de la nature et qu'elle avait parfois eu tort de vouloir se substituer aux forces de régénération pour corriger les maux qu'elle découvrait. Dans la guérison des corps, on ne commande à la nature qu'en lui obéissant, ce qui suppose d'abord qu'on la connaisse à fond et qu'on se conforme à ses lois. Il est souvent plus opportun de favoriser les processus naturels de défense que de chercher à détruire directement les foyers d'infection.

C'est ainsi qu'on a pu mettre en évidence les possibilités de guérison de certaines caries profondes en nombre de cas, où les techniques précédentes auraient conseillé de dévitaliser la dent pour éviter toute complication. On s'efforce aujourd'hui de préserver la pulpe par des précautions adaptées et l'on permet ainsi à la nature de se défendre elle-même avec plus d'efficacité.

Mais il restera toujours un très grand nombre de cas, où les interventions thérapeutiques auront à soigner ou réparer des maux déjà anciens. Travail de routine et souvent accablant, qui ne va pas sans poser parfois au praticien certains cas de conscience. S'il dispose aujourd'hui d'un matériel de plus en plus perfectionné, dont la précision et l'adaptation permettent un gain de temps considérable, il faut s'en réjouir; car nombre de patients, pressés par leurs occupations, craignent souvent la durée prolongée des traitements. Cependant le résultat des actions opératoires et des restaurations dépendra toujours de la science du dentiste, de son habileté professionnelle et de son sens de la responsabilité. Tout apprenti sait, par exemple, qu'avant de procéder à une obturation à l'aide d'amalgame métallique, il doit préparer très soigneusement la cavité dentaire et y ménager des angles et des bords capables de retenir l'obturation sans laisser pénétrer d'infiltration. Ce travail délicat requiert un finissage minutieux, redouté des patients, malgré le perfectionnement des abrasifs modernes. Si donc le chirurgien n'a pas la maîtrise et la conscience professionnelle suffisantes, il sera tenté de faire sommairement les choses, ou même de renoncer à la solution plus rationnelle, pour lui substituer un appareil plus facile à confectionner, mais plus coûteux et peut-être moins indiqué du point de vue technique et médical.

Nous avons appris récemment, avec une bien vive satisfaction, qu'on venait de mettre au point un nouvel instrument capable d'effectuer pratiquement sans douleur le nettoyage des cavités. Doué d'une vitesse exceptionnelle, atteignant les 200.000 tours à la minute, ce trépan est non seulement plus efficace que les appareils ordinaires, mais il évite au dentiste tout effort de pression, élimine la chaleur et épargne au patient les sensations désagréables accompagnant d'habitude cette opération. Nous osons espérer que les premiers résultats si prometteurs trouveront pleine confirmation et que le nouvel équipement permettra de soulager beaucoup de souffrances.

L'appréhension bien connue des clients pour la douleur des interventions sur les dents, et les conséquences fâcheuses qui s'ensuivent, n'ont pas manqué d'attirer l'attention des psychologues. La partie de votre art, qui étudie les soins dentaires à donner aux enfants ou pédodontique, s'occupe tout particulièrement de ce problème. Il est facile de comprendre, par exemple, que l'attitude de l'enfant vis-à-vis du dentiste commandera presque toujours les réflexes de l'adulte. Si, grâce au judicieux concours des parents et du chirurgien lui-même, celui-ci apparaît à l'enfant comme un ami, qui rend un service important à sa santé, à son développement, et même à son travail, il est vraisemblable qu'il continuera à le consulter, dès que le besoin ou la prudence le conseilleront. Il n'est personne qui ne voie combien une attitude confiante facilite l'organisation rationnelle des soins individuels, et contribue plus encore au bon résultat des mesures sociales destinées à améliorer l'état général des populations, spécialement dans les régions où l'on obéit encore trop souvent à l'instinct plus qu'à la raison.

Les aspects, auxquels Nous venons de faire allusion, indiquent assez que l'intérêt des spécialistes de l'art dentaire et de la stomatologie, comme aussi des autres branches de la médecine, s'est porté de façon plus intense, ces dernières années, sur la personnalité du patient et sur les problèmes humains. Ces préoccupations sont passées d'ailleurs dans l'enseignement des facultés universitaires, et constituent désormais une partie nécessaire de la formation du savant et du praticien. Les spécialités réputées jusqu'ici les plus techniques sont amenées ainsi, en s'approfondissant, à s'insérer dans le grand tableau, toujours plus riche et plus admirable, de la connaissance de l'homme, de cet être qui s'appelle volontiers centre et roi de l'univers, assujetti sans doute aux servitudes du monde matériel, mais capable de les dominer, d'en comprendre les lois et de les utiliser en s'y soumettant. Ces lois du monde biologique restent, malgré leur complexité, relativement simples et faciles à formuler, si on les compare aux lois psychologiques et sociales qui régissent l'homme sur le plan spirituel. Toutefois, pour mystérieuse qu'elle demeure, la condition de l'esprit incarné se définit de jour en jour avec plus de précision, et l'on ne peut l'ignorer ni la sous-estimer sans méconnaître l'homme réel, tel que le Créateur l'a voulu et l'a fait. Cette découverte méthodique est due à la probité des chercheurs et à leur volonté d'aborder leur matière propre avec rigueur et pénétration, mais sans perdre de vue l'ensemble concret dans lequel leur travail s'insère. Ainsi les progrès de la pensée et de la science doivent-ils tendre à réduire l'écart qui les sépare et qui risque toujours d'entraîner de graves préjudices pour l'une comme pour l'autre.

Nous vous félicitons du souci d'exactitude et de la patiente continuité, avec lesquels vous poursuivez vos travaux, et vous adressons tous Nos encouragements pour l'avenir. En priant le Maître de l'univers de couronner vos efforts au service de la science et de l'humanité, Nous vous accordons, en gage de ses faveurs, à vous tous ici présents, à vos familles et à tous ceux que vous désirez recommander à Dieu, Notre Bénédiction apostolique.


* Discours et messages-radio de S. S. Pie XII, XIX,
 Dix-neuvième année de Pontificat, 2 mars 1957 - 1er mars 1958, pp. 369-374
 Typographie Polyglotte Vaticane

 



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