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LETTRE APOSTOLIQUE
MAXIMUM ILLUD
DU SOUVERAIN PONTIFE
BENOÎT XV
AUX PATRIARCHES, PRIMATS,
ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES
DU MONDE CATHOLIQUE
SUR L’ACTIVITÉ ACCOMPLIE PAR LES MISSIONNAIRES
DANS LE MONDE

 

Vénérables Frères,
salut et Bénédiction apostolique.

La grande et sublime mission que, sur le point de retourner au Père, Notre Seigneur Jésus-Christ confia à ses disciples en leur disant : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création » [1], ne devait certes pas s’achever avec la mort des Apôtres, mais durer, par le biais de leurs successeurs, jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire tant qu’il y aurait sur terre des hommes à sauver par le magistère de la vérité. En effet, depuis ce jour, « ils s’en allèrent prêcher en tout lieu » [2], de sorte que « par toute la terre en paraît le message, et la nouvelle aux limites du monde » [3]. L’Église de Dieu, fidèle au mandat divin, ne cessa jamais, au cours des siècles, d’envoyer en tous lieux messagers et ministres de la Parole divine pour annoncer le salut éternel apporté au genre humain par le Christ. Même pendant les trois premiers siècles du christianisme, quand la furie des persécutions, déchaînées par l’enfer, semblait devoir étouffer dans le sang l’Église naissante, la voix de l’Évangile fut annoncée et résonna jusqu’aux frontières les plus reculées de l’Empire romain. Et quand la paix et la liberté furent accordées publiquement à l’Église, les progrès accomplis par l’apostolat dans le monde entier furent plus grands encore, en particulier grâce à des hommes insignes par leur zèle et leur sainteté. C’est l’époque où Grégoire l’Illuminateur conduit l’Arménie à la foi chrétienne ; Victorin la Styrie ; Frumence l’Éthiopie ; quand Patrice conquiert les Irlandais au Christ ; Augustin les Anglais ; Colombe et Palladius les Irlandais ; Clément Willibrord, le premier évêque d’Utrecht, évangélise la Hollande, Boniface et Ausgarius l’Allemagne, Cyrille et Méthode les Slaves. Élargissant encore le cercle de l’apostolat, Guillaume de Rubruquis introduit l’Évangile parmi les Mongols, le bienheureux Grégoire X envoie des missionnaires en Chine, et les fils de François d’Assise y établissent peu après une florissante chrétienté, abattue ensuite par la tempête de la persécution.

Plus tard, une fois l’Amérique découverte, une foule d’apôtres, parmi lesquels il faut principalement mentionner Bartolomé de Las Casas, gloire et lumière de l’Ordre dominicain, se consacre à la protection des pauvres indigènes, contre l’infâme tyrannie des hommes, afin de les libérer du très dur esclavage des démons. À la même époque, saint François-Xavier, digne lui aussi d’être comparé aux Apôtres, après avoir tant peiné dans les Indes orientales et au Japon pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, meurt à la limite de l’Empire chinois, auquel il aspirait tant. C’est un peu comme si, par sa mort, il ouvrait en quelque sorte la voie à une nouvelle évangélisation de ces immenses régions, où les fils zélés de nombreux Ordres religieux et de tant d’Instituts missionnaires allaient exercer l’apostolat au milieu de mille vicissitudes.

Enfin, l’Australie, dernier continent découvert, et l’Afrique centrale, explorées avec audace et constance, reçurent les hérauts de la Foi chrétienne ; et, dans l’immense océan Pacifique, il n’existe pas une seule île, aussi perdue soit-elle, qui n’ait été atteinte par le zèle de nos Missionnaires.

Parmi eux, beaucoup, désirant ardemment le salut de leurs frères, à l’exemple des Apôtres, atteignirent les cimes de la sainteté. Et beaucoup d’autres, couronnant par le martyre leur apostolat, scellèrent leur Foi par leur sang.

En vérité, c’est un motif de grand étonnement de constater qu’après tant de si graves peines endurées par les nôtres pour répandre la Foi, après tant d’illustres entreprises et d’exemples de force invaincue, nombreux sont encore ceux qui gisent dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, étant donné que le nombre des infidèles, selon des données récentes, s’élève à un milliard.

Nous, par conséquent, remplis de compassion pour le malheur d’une si grande multitude d’âmes, et désireux, par le saint devoir Apostolique, de leur permettre de participer à la divine Rédemption, voyons avec une vive joie et un grand réconfort que, sous l’influence de l’Esprit de Dieu, le zèle des bons pour promouvoir et développer les Missions sacrées parmi les infidèles ne cesse de s’accroître dans les diverses parties de la chrétienté. C’est précisément pour seconder ce mouvement et lui donner une impulsion vigoureuse dans le monde entier, comme Nous le devons et le souhaitons ardemment, après avoir imploré avec insistance la lumière et l’aide du Seigneur, que Nous vous envoyons cette lettre, Vénérables Frères, pour qu’elle renforce votre ferveur, celle de votre clergé et des peuples qui vous sont confiés, et qu’elle vous indique de quelle façon vous pouvez favoriser cette très sainte cause.

Tout d’abord, Nous nous adressons à ceux qui, en qualité d’Évêques ou de Vicaires ou de Préfets apostoliques, président aux Missions sacrées ; en effet, c’est d’eux que dépend directement la propagation de la Foi et c’est en eux que l’Église fait reposer son espérance de plus grande expansion. Nous n’ignorons pas combien est vif en eux l’esprit d’apostolat. Les immenses difficultés qu’ils ont dû surmonter et les épreuves ardues qu’ils ont subies, spécialement ces dernières années, Nous sont bien connues ; non seulement pour ne pas perdre les positions déjà acquises, mais aussi pour étendre toujours davantage le royaume de Dieu. Toutefois, bien que connaissant leur attachement et leur piété filiale envers ce Siège Apostolique, nous leur ouvrons avec une pleine confiance Notre cœur, comme le ferait un père avec ses enfants. Qu’ils pensent donc avant tout qu’ils doivent être, comme l’on dit, l’âme de leur Mission. De par leur zèle, qu’ils édifient donc de façon exemplaire leurs prêtres et leurs coopérateurs, en les exhortant et en les encourageant toujours à un bien supérieur. Car tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, travaillent dans cette vigne du Seigneur, doivent comprendre, expérimenter, et Nous dirons même presque ressentir qu’ils ont en leur supérieur un vrai père, vigilant, diligent, prévenant et rempli de charité, qui, embrassant tout et tous affectueusement, partage avec eux leurs joies et leurs douleurs, seconde et encourage toute bonne initiative et, en un mot, considère comme sien tout ce qui leur appartient. Le sort d’une Mission dépend, peut-on dire, de la façon dont elle est dirigée : en conséquence, l’inaptitude de celui qui la gouverne peut donc être très dommageable. De fait, celui qui se consacre à l’Apostolat des Missions, abandonne sa patrie, sa famille et ses parents ; il s’aventure souvent dans un long et périlleux voyage, disposé et prêt à tolérer n’importe quel tourment pourvu qu’il gagne de nombreuses âmes au Christ. Aussi, s’il possède un supérieur qui l’assiste en toute circonstance avec une charité opportune, ne fait-il aucun doute que l’œuvre deviendra très fructueuse ; autrement, il est grandement à craindre que, abattu peu à peu par les contrariétés et par les désagréments, il finisse par s’abandonner au découragement et à l’inertie.

En outre, celui qui préside à une Mission doit chercher à lui donner l’expansion maximale et à la développer. En effet, tout le territoire de sa Mission étant confié à ses soins, il est clair qu’il devra répondre de l’éternel salut de tous les habitants de cette région. Par conséquent, il ne doit pas se contenter d’avoir conquis à la Foi, parmi toute cette multitude, quelques milliers d’âmes, mais il doit faire en sorte de cultiver et de conserver ceux qu’il a donnés à Jésus-Christ, de sorte qu’aucun d’eux ne retourne sur la voie de la perdition. Et qu’il ne croie pas avoir entièrement achevé son devoir s’il n’a pas œuvré de toutes ses forces pour christianiser aussi le nombre du reste des infidèles qui, d’ordinaire, est bien supérieur encore. Aussi, pour faciliter toujours davantage la prédication de l’Évangile, sera-t-il très bénéfique de créer de nouveaux centres et de nouvelles chrétientés qui, ensuite, donneront lieu à leur tour à de nouveaux Vicariats ou Préfectures, quand il sera jugé opportun de subdiviser cette Mission. À ce propos, il Nous plaît de louer de façon méritoire ces Vicaires Apostoliques qui, agissant ainsi, contribuent à faire prospérer le Royaume de Dieu, et qui, lorsqu’ils ne peuvent trouver de nouveaux coopérateurs au sein de leur Ordre, sont heureux d’en accueillir d’autres d’une famille religieuse différente.

Au contraire, la conduite de celui qui, ayant reçu la charge de cultiver une partie de la vigne du Seigneur, la considérerait comme sa propriété exclusive, jaloux de voir d’autres mains y toucher, serait extrêmement condamnable. Et quelle terrible responsabilité ne verrait-il pas se présenter à lui face au juge éternel, spécialement si, sa petite chrétienté se trouvant presque perdue au milieu d’une multitude d’infidèles – comme cela advient souvent - et son œuvre et celle des siens ne suffisant pas à la catéchisation de ceux-ci, il s’obstinait à ne pas demander l’aide d’autres coopérateurs ! En revanche, le Supérieur de la Mission qui ne se soucie que de la gloire de Dieu et du salut des âmes, appelle, s’il le faut, des coopérateurs de toute part pour l’aider dans son saint ministère, sans prêter attention à ce qu’ils soient d’un autre Ordre ou d’une autre nationalité, « pourvu que d’une manière ou d’une autre le Christ soit annoncé » [4] ; et il n’appelle pas seulement des coadjuteurs, mais aussi des coadjutrices, pour les écoles, les orphelinats, les hospices, les hôpitaux, convaincu que toutes ces œuvres de charité sont un moyen très efficace aux mains de la divine Providence pour la propagation de la Foi.

De plus, le bon Supérieur de la Mission ne restreint pas son action à son seul territoire, en se désintéressant de ce qui se passe ailleurs ; mais quand la charité du Christ ou sa gloire le requiert — la seule chose qui doit lui importer — il cherche à rester en relation avec ses collègues limitrophes. De fait, il existe souvent des intérêts qui concernent une même région et qui ne peuvent pas être bien traités sans un commun accord. Il est également très avantageux pour la Religion que les chefs des Missions, lorsque c’est possible, se réunissent périodiquement pour se conseiller et s’encourager mutuellement. Enfin, celui qui préside à la Mission doit accorder ses principales attentions à la bonne formation du clergé indigène, sur lequel reposent les meilleures espérances des nouvelles chrétientés. En effet, le prêtre indigène, ayant avec ses compatriotes la même origine, le même caractère, la même mentalité et les mêmes aspirations, est merveilleusement adapté à instiller la Foi dans leurs cœurs, car il connaît mieux que tout autre les voies de la persuasion. Il arrive donc qu’il parvienne plus facilement là où le missionnaire étranger ne peut arriver.

Afin, toutefois, de pouvoir obtenir les fruits espérés, il est absolument nécessaire que le clergé indigène soit instruit et éduqué comme il convient. Une formation quelconque et rudimentaire n’est donc pas suffisante pour pouvoir être admis au sacerdoce, mais elle doit être complète et parfaite, comme celle qu’ont coutume de recevoir les prêtres des nations civilisées. En somme, on ne doit pas former un clergé indigène de classe inférieure, qui serait employé pour des tâches secondaires, mais il doit être à la hauteur de son saint ministère afin de pouvoir un jour assumer lui-même le gouvernement d’une chrétienté. Tout comme l’Église de Dieu est universelle, et donc nullement étrangère à aucun peuple, de même il convient que dans chaque nation il y ait des prêtres capables d’orienter, comme maîtres et comme guides, leurs compatriotes sur la voie du salut éternel. Ainsi, là où il existera une quantité suffisante de clergé indigène bien instruit et digne de sa sainte vocation, l’Église pourra dire qu’elle est bien fondée et que l’œuvre du Missionnaire est accomplie. Et si jamais les nuages de la persécution devaient apparaître pour abattre cette Église, il n’y aurait pas à craindre car, avec des fondations et des racines si solides, elle ne succomberait pas aux assauts des ennemis.

En vérité, le Siège Apostolique a toujours insisté pour que cette tâche très importante soit bien comprise des Supérieurs des Missions et accomplie par tous leurs efforts : en sont la preuve les anciens et nouveaux Collèges fondés dans cette sainte Ville pour la formation des clercs étrangers, en particulier de rite oriental. Or, malgré cela, il existe encore, hélas, des régions où, bien que la Foi catholique y ait pénétrée depuis des siècles, on trouve un clergé indigène assez mal préparé. Pareillement, plusieurs peuples, qui ont pourtant atteint un haut degré de civilisation au point de pouvoir se présenter aux hommes de façon remarquable dans chaque branche de l’industrie et de la science, et après avoir connu pendant des siècles l’influence de l’Évangile et de l’Église, n’ont cependant pas encore pu avoir leurs propres Évêques pour les gouverner, ni de prêtres assez influents pour guider leurs concitoyens. Cela démontre que pour former le clergé destiné aux Missions, on a suivi jusqu’à présent une méthode assez défectueuse et déficiente. Donc pour remédier à un tel inconvénient, Nous voulons que la Sainte Congrégation de Propaganda Fide prenne, comme elle le croira opportun, des mesures et des dispositions adaptées pour les diverses régions ; qu’elle s’intéresse à la fondation et à la bonne marche des Séminaires, tant régionaux qu’interdiocésains ; et qu’elle surveille tout particulièrement la formation du clergé dans les différents Vicariats et dans les diverses Missions.

Et maintenant c’est à vous que Nous adressons Notre discours, Fils bien-aimés, tous autant que vous êtes, cultivateurs de la vigne du Seigneur, dont peut directement dépendre la propagation de la vérité chrétienne et le salut de tant d’âmes. Il est avant tout nécessaire que vous ayez une grande considération de votre haute vocation. Pensez que la charge qui vous est confiée est absolument divine et va au-delà des petits intérêts humains, car vous apportez la lumière à ceux qui gisent dans l’ombre de la mort, vous ouvrez la porte du ciel à ceux qui courent vers la ruine éternelle. Considérant donc qu’il vous fût dit à chacun par le Seigneur : « Oublie ton peuple et la maison de ton père » [5], souvenez-vous que vous ne devez pas propager le règne des hommes mais celui du Christ et ne pas ajouter des citoyens à la patrie terrestre, mais à la patrie céleste. À partir de cela, on comprend que ce serait déplorable si certains Missionnaires, oublieux de leur propre dignité, pensaient plus à leur patrie terrestre qu’à la patrie céleste ; et s’il se souciaient davantage d’en accroître la puissance et la gloire par dessus tout. Ce serait là une des plus tristes plaies de l’apostolat, qui paralyserait chez le Missionnaire le zèle pour les âmes et réduirait son autorité auprès des indigènes. Ceux-ci, en effet, aussi barbares et sauvages qu’ils puissent être, comprennent suffisamment ce que veut et ce qu’attend d’eux le Missionnaire, et ils perçoivent, de façon instinctive dirait-on, s’il a par hasard d’autres intentions en dehors de leur bien spirituel. Mettons que celui-ci n’ait pas totalement abandonné ces intentions humaines et qu’il ne se comporte pas pleinement en véritable homme apostolique, mais qu’il donne des raisons de supposer qu’il sert les intérêts de sa patrie : alors, sans aucun doute, toute son œuvre sera suspecte aux yeux de la population, qui sera facilement induite à croire que la religion chrétienne n’est autre que la religion d’une nation et que le fait d’y adhérer reviendrait à dépendre d’un État étranger, en renonçant de la sorte à sa propre nationalité.

Or, vraiment, certaines Revues de Mission parues ces derniers temps provoquent en Nous un fort désagrément, car plus que le zèle d’étendre le Royaume de Dieu, le désir d’accroître l’influence de leur pays apparaît évident : et il est surprenant qu’elles ne laissent transparaître aucune préoccupation du grave danger d’éloigner de la sorte l’esprit des païens de la sainte religion. Ce n’est pas ainsi que doit être le Missionnaire catholique, digne de ce nom. N’oubliant jamais qu’il n’est pas un envoyé de sa patrie, mais du Christ, il doit se comporter de façon à ce que chacun puisse indéniablement reconnaître en lui un ministre de cette religion qui, embrassant tous les hommes qui adorent Dieu dans un esprit de vérité, n’est étrangère à aucune nation, et « là il n’est plus question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre ; il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout » [6].

Un autre grave inconvénient dont doit soigneusement se garder le Missionnaire, c’est de chercher d’autres gains que celui des âmes. À cet égard, il n’est nul besoin que nous dépensions trop de paroles. En effet, comment celui qui serait avide d’argent pourrait-il chercher, uniquement et convenablement, la gloire de Dieu, comme cela est de son devoir et, pour la servir en sauvant son prochain, être prêt à sacrifier tout son avoir et jusque sa vie même ? Il faut ajouter qu’ainsi il en viendrait à perdre beaucoup de son autorité et de son prestige auprès des infidèles, spécialement si cette manie de lucre, comme cela arrive aisément, était déjà devenue en lui avarice : car rien plus que ce vice sordide n’est autant méprisable aux yeux des hommes ni plus inconvenant pour le royaume de Dieu. En revanche le bon prédicateur de l’Évangile imite soigneusement, en cela aussi, l’Apôtre des gentils, qui non seulement dit à Timothée : « Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits » [7], mais eut en grande considération le désintéressement et qui, même au milieu des nombreuses activités de son ministère, se procurait sa nourriture par le travail de ses mains.

Mais, avant de commencer son apostolat, il faut que le Missionnaire s’y dispose par une soigneuse préparation ; quand bien même on pourrait faire observer qu’il n’est pas besoin de tant de science pour qui va prêcher le Christ parmi des peuples rustres et non civilisés. De fait, même s’il est vrai que pour convertir et sauver les âmes la vertu est immensément plus efficace que le savoir, cependant, celui qui n’aurait pas d’abord acquis un certain bagage doctrinal s’apercevrait ensuite qu’il lui manque une bonne base pour atteindre le succès de son saint ministère. Car il n’est pas rare que le Missionnaire se retrouve sans livres et sans la possibilité de consulter quelque docte personne, mais qu’en attendant il doit répondre aux objections avancées contre la Foi et résoudre des questions et des problèmes très difficiles. S’ajoute à cela que, plus il se montrera instruit, plus grande sera l’estime dont il jouira parmi les gens ; surtout, s’il vient à se trouver parmi un peuple qui considère l’étude et le savoir comme une valeur et un honneur ; en conséquence, il serait assez malvenu que les messagers de la vérité soient inférieurs aux ministres de l’erreur. Ainsi donc, les séminaristes appelés par Dieu seront convenablement préparés pour les Missions étrangères et devront être instruits dans toutes les disciplines, sacrées et profanes, nécessaires au Missionnaire. Et Nous voulons que cela soit fait avec beaucoup de soin dans les écoles du Collège Pontifical de Propaganda Fide, où Nous ordonnons que dorénavant soit imparti un enseignement spécial de tout ce qui est attenant aux Missions.

La première chose que le Missionnaire doit connaître est la langue du peuple à la conversion duquel il souhaite se consacrer. Et il ne suffit pas qu’il en ait une connaissance approximative, mais il doit la posséder de façon à pouvoir la parler correctement et couramment. En effet, il est débiteur à l’égard de toute sorte de personnes, aussi bien des rustres que des gens cultivés ; il ne peut pas ignorer combien il est facile, pour quelqu’un qui parle bien, de s’attirer la bienveillance de tous. Quand à l’explication de la doctrine chrétienne, le Missionnaire diligent ne doit pas la confier à des catéchistes, mais il doit l’effectuer lui-même comme une fonction qui lui est propre, et même comme la principale de ses obligations, tout en sachant qu’il n’a été envoyé par Dieu dans aucun autre but que celui de prêcher l’Évangile. Il peut arriver parfois qu’il doive, comme ministre et représentant de la sainte religion, comparaître devant les autorités du pays, ou qu’il soit invité à quelques assemblées de gens cultivés : comment pourrait-il alors soutenir la place due à son rang si, par ignorance de la langue, il ne savait exprimer ses pensées ?

C’est bien cet objectif que Nous avions en vue lorsque, pour développer et accroître l’Église en Orient, nous avons fondé ici, à Rome, un Institut spécial pour que ceux qui s’adonneront à l’apostolat dans ces régions aient acquis une bonne doctrine en toute chose, mais spécialement la connaissance de la langue et des coutumes d’Orient. Et comme cet Institut Nous paraît d’une grande opportunité, nous profitons de cette occasion pour exhorter tous les Supérieurs des Ordres religieux et des Familles religieuses auxquels sont confiées les Missions en Orient, d’y envoyer leurs élèves destinés à ces mêmes Missions, afin qu’ils y acquièrent une solide culture.

Mais, avant tout, c’est la sainteté de vie, Nous l’avons déjà dit, qui est indispensable à quiconque se prépare à l’apostolat. En effet, il est nécessaire que celui qui prêche Dieu soit un homme de Dieu et qu’il ait en haine le péché qui provoque cette haine. Spécialement auprès des infidèles, qui sont davantage guidés par l’instinct que par la raison, la prédication par l’exemple est plus profitable que la prédication par les paroles. Le Missionnaire devra être doté des plus belles qualités d’esprit et de cœur, rempli de doctrine et de culture ; mais si ces qualités ne sont pas unies à une vie intègre et sainte, elles n’auront que peu, voire aucune efficacité pour le salut des peuples ; la plupart du temps elles seront même nuisibles, à lui-même et aux autres.

Il devra donc être exemplairement humble, obéissant et chaste : qu’il soit pieux, dévoué à la prière et continuellement uni à Dieu, plaidant avec zèle auprès de Lui la cause des âmes. Car plus il sera uni à Dieu, plus la grâce du Seigneur lui sera abondamment accordée. Qu’il écoute l’exhortation de l’Apôtre : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience » [8]. Une fois écartés tous les obstacles grâce à l’aide de ces vertus, l’accès de la vérité dans les cœurs des hommes est facile et aisée, et aucune volonté opiniâtre ne peut leur résister. Par conséquent, le Missionnaire qui, à l’imitation du Seigneur Jésus, brûle de charité, en reconnaissant les fils de Dieu même dans les païens les plus perdus, rachetés par le même prix du sang divin, ne s’irrite pas de leur grossièreté, ni ne s’effraie de la perversité de leurs mœurs ; il ne les méprise ni ne les dédaigne, il ne les traite pas durement ni sévèrement, mais il cherche à les attirer par toutes les douceurs de la bonté chrétienne, pour les conduire un jour à l’étreinte du Christ, le Bon Pasteur. À ce propos, il méditera régulièrement ce passage de l’Écriture Sainte : « Car ton esprit incorruptible est en toutes choses ! Aussi est-ce peu à peu que tu reprends ceux qui tombent ; tu les avertis, leur rappelant en quoi ils pèchent, pour que, débarrassés du mal, ils croient en toi, Seigneur… Mais toi, dominant ta force, tu juges avec modération et tu nous gouvernes avec de grands ménagements » [9]. Et quelle adversité, quel obstacle ou quelle contingence périlleuse pourra jamais décourager un tel message de Jésus-Christ ? Aucune : car, reconnaissant envers Dieu qui l’a appelé à une aussi excellente mission, il est disposé à tout, à tolérer généreusement les désagréments, les vilénies, la faim, les privations et même la mort la plus dure, pourvu qu’il puisse arracher une seule âme aux abîmes de l’enfer.

Avec ces intentions et ces résolutions, le Missionnaire, à l’exemple du Christ Seigneur et des Apôtres, se prépare avec confiance à accomplir son mandat : mais il doit se rappeler de faire reposer toute sa confiance en Dieu. La propagation de la sagesse chrétienne, Nous le disions, est tout entière un travail divin, car Dieu seul sait pénétrer dans les âmes, illuminer les esprits par la splendeur de la vérité, allumer dans les cœurs la flamme de la vertu et développer en l’homme les énergies opportunes pour qu’il puisse embrasser et suivre ce qu’il a connu comme vrai et bon. Aussi, si le Seigneur n’aide pas le Ministre laborieux, tous ses efforts seront-ils vains. Malgré tout cela, il poursuivra son travail courageusement, en comptant sur le secours de la grâce divine qui n’est jamais refusée à celui qui l’invoque.

Il ne nous faut pas non plus ignorer les femmes qui, dès les premiers temps du christianisme, ont efficacement collaboré avec les prédicateurs à la diffusion de l’Évangile. Les vierges consacrées à Dieu, qui se trouvent en grand nombre dans les saintes Missions, se consacrant soit à l’éducation des enfants, soit à diverses autres œuvres de piété et de bienfaisance, sont particulièrement dignes d’une louange bien méritée : Nous voulons qu’elles en retirent une nouvelle vigueur et le courage d’accroître toujours plus leurs actions en faveur de l’Église, en étant certaines que leur œuvre sera d’autant plus bénéfique qu’elles s’engagent à leur propre perfection spirituelle.

Nous souhaitons maintenant adresser la parole à tous ceux qui, par la grande miséricorde de Dieu, sont déjà en possession de la vraie foi et en retirent les immenses bienfaits. Avant tout, ils doivent prendre en compte la stricte obligation qui leur incombe d’aider les Missions. De fait, Dieu « ordonna à chacun de prendre soin de son prochain » [10], et ce devoir est d’autant plus fort que le besoin du prochain est grand. Or qui, plus que l’infidèle, a besoin de notre secours fraternel, se trouvant dans le malheur de ne pas connaître Dieu, en proie aux passions les plus effrénées et soumis à la dure tyrannie du démon ? Par conséquent, tous ceux qui contribuent, selon leurs forces, à les illuminer, surtout en aidant l’œuvre des Missionnaires, fournissent à Dieu le témoignage le plus agréable de leur gratitude pour les avoir comblés du don de la Foi.

Les aides qu’il est possible de fournir aux Missions et que demandent les Missionnaires sont de trois sortes. La première est à la portée de tous et consiste à faire en sorte que le Seigneur leur soit propice par le moyen de la prière. Nous avons déjà fait observer plus d’une fois que l’œuvre des Missionnaires sera vaine et stérile si elle n’est pas fécondée par la grâce divine ; comme Paul le disait de lui : « Moi j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance » [11]. Ensuite, pour implorer cette grâce, il n’existe qu’un seul moyen : il consiste dans la persévérance de l’humble prière, en ayant dit au Seigneur : « Quoi que ce soit qu’ils demanderont cela leur sera accordé par mon Père » [12]. Il ne peut y avoir de doute quand à l’exaucement de cette prière, s’agissant d’une cause si noble et si appréciée aux yeux de Dieu. Ainsi donc, comme un jour Moïse au sommet d’une colline, levant les mains au ciel, implorait l’aide divine en faveur des Israélites qui combattaient contre les Amalécites, de même tous les chrétiens doivent, en priant, apporter leur aide aux messagers de l’Évangile, tandis que ceux-ci travaillent ardemment dans la vigne du Seigneur. Et comme c’est précisément dans ce but qu’a été institué l’« Apostolat de la prière », Nous la recommandons vivement ici à tous les fidèles, en espérant que personne ne refusera d’y appartenir, mais qu’au contraire tous voudront, sinon de fait, au moins de cœur, participer aux saints labeurs apostoliques.

En second lieu, il est nécessaire de pallier au manque de Missionnaires qui, s’il se faisait déjà sentir auparavant, est devenu beaucoup plus sensible après la guerre, de sorte que plusieurs parties de la vigne du Seigneur manquent de cultivateurs. Par conséquent, Nous faisons appel à votre diligence, Vénérables Frères : et vous ferez une chose digne de votre amour pour la religion si vous stimulez au sein du clergé et parmi les élèves du Séminaire diocésain la vocation aux Missions à chaque fois que quelqu’un en donnera le témoignage. Ne vous laissez pas tromper par certaines images de bien ou par des considérations humaines, craignant que soit soustrait à votre diocèse ce que vous aurez donné aux Missions. À la place d’un Missionnaire que vous laisserez partir, Dieu suscitera plus de prêtres qui seront très utiles à votre diocèse. Et Nous insistons ici vivement auprès des Supérieurs des Ordres et des Instituts religieux qui se consacrent aux Missions étrangères, pour qu’ils veuillent n’y destiner que la fleur de leurs élèves, c’est-à-dire ceux qui, par leur sainteté de vie, leur esprit de sacrifice et le zèle de leurs âmes, se révèlent vraiment aptes au ministère ardu de l’apostolat. Et quand les Supérieurs apprendront que leurs Missionnaires ont porté avec succès certaines populations de l’abjecte superstition à la sagesse chrétienne et y ont fondé une Église assez stable, ils permettront aussi que ces soldats vétérans du Christ se transfèrent ailleurs pour arracher un autre peuple aux mains du diable et laissent à d’autres, sans regret, la tâche d’agrandir et d’améliorer ce qu’ils ont eux-mêmes assuré au Christ. De la sorte, tout en contribuant à faire du bien à un grand nombre d’âmes, ils attireront aussi sur leurs Familles religieuses les dons les plus élevés de la bonté divine.

Mais, pour soutenir les Missions, d’importants moyens matériels sont requis, spécialement parce que les besoins ont fortement augmenté à la suite de la guerre, qui a dévasté ou détruit des écoles, des hospices, des hôpitaux, des dispensaires et d’autres fondations de charité. Nous lançons donc un chaleureux appel à tous les bons chrétiens, pour que dans les limites de leurs forces, ils veuillent largement y pourvoir. En effet, « Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité, et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » [13]. Ainsi l’Apôtre Jean parlait de ceux qui sont oppressés par les besoins matériels. Mais, combien dans ce cas convient-il d’observer la sainte loi, s’agissant non seulement de secourir une infinité de gens qui se débat entre la misère et la faim, mais aussi et principalement d’arracher une immense multitude d’âmes à l’esclavage de Satan pour la conquérir à la liberté des enfants de Dieu ? Par conséquent, Nous désirons d’une manière toute spéciale que soient aidées, par la générosité des catholiques, ces œuvres qui sont expressément instituées au profit des Missions. Et, en premier lieu, l’« Œuvre de la Propagation de la Foi », tant de fois louée par les Papes Nos Prédécesseurs, et Nous voulons que la Congrégation de Propaganda en prenne particulièrement soin afin qu’elle devienne chaque jour plus féconde d’excellents fruits. Elle doit principalement fournir les vastes moyens requis pour entretenir les Missions déjà créées et d’autres qui devront être formées : Nous espérons donc que les catholiques du monde entier ne voudront pas permettre, tandis que d’autres disposent de moyens importants pour répandre l’erreur, que les nôtres aient à lutter contre l’indigence pour propager la vérité. Nous recommandons vivement aussi l’« Œuvre de la Sainte-Enfance », qui se propose d’administrer le Baptême aux enfants mourants des infidèles. Une Œuvre d’autant plus digne d’éloges que nos enfants peuvent aussi y participer ; en apprenant ainsi à connaître le don inestimable de la Foi, ils apprennent aussi à apporter leur contribution avec d’autres. Il ne faut pas oublier non plus l’« Œuvre de Saint-Pierre », dont le but est la bonne formation du clergé indigène des Missions. Nous voulons, Nous aussi, que soit diligemment observé ce qui fut prescrit par Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire, Léon XIII : à savoir que le jour de l’Épiphanie soit recueillie dans toutes les églises du monde l’obole « pour le rachat des esclaves d’Afrique » et que les sommes collectées soient transmises à la Congrégation de Propaganda Fide.

Mais, pour que Nos vœux s’accomplissent le plus sûrement et le plus heureusement, il est nécessaire que vous, Vénérables Frères, organisiez, de façon tout à fait spéciale, votre clergé au sujet des Missions. Les fidèles sont généralement bien disposés et prêts à secourir l’œuvre de l’apostolat ; il ne faut pas que vous laissiez se disperser ces bonnes dispositions, mais plutôt que vous cherchiez à en tirer le plus grand profit pour les Missions. À cette fin, sachez que Notre désir est que soit instituée dans tous les diocèses du monde catholique l’association appelée « Union Missionnaire du Clergé » ; et Nous voulons qu’elle dépende de la Congrégation de Propaganda Fide, à laquelle Nous avons déjà donné dans ce but toutes les facultés opportunes. Récemment fondée en Italie, cette association s’est rapidement diffusée dans diverses régions et, étant donné qu’elle jouit de toute Notre faveur, Nous l’avons enrichie de nombreuses Indulgences. Et à juste titre : car, à travers elle, l’action du clergé est savamment ordonnée, aussi bien pour intéresser les fidèles à la conversion de nombreux païens que pour développer et accroître toutes les Œuvres déjà approuvées par ce Siège Apostolique au profit des Missions.

Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous voulions vous communiquer au sujet de la propagation de la Foi dans le monde entier. Si tous font leur devoir, comme Nous en sommes certains, les Missionnaires à l’étranger et les fidèles dans leur patrie, Nous pouvons espérer à juste titre que les saintes Missions, remises des très graves dommages de la guerre, redeviendront prospères. Et ressentant ici que le divin Maître Nous exhorte aussi, comme un jour il exhorta Pierre, par ces mots : « Avance en eau profonde » [14], une grande ardeur de charité paternelle Nous pousse à vouloir conduire l’humanité tout entière à s’unir à Lui. De fait, le vivant et puissant Esprit de Dieu plane toujours sur son Église et le zèle de tant d’hommes apostoliques qui travaillèrent et qui travaillent aujourd’hui encore pour étendre ses frontières ne peut pas rester infructueux. Stimulés par leur exemple, d’autres foules d’apôtres surgiront et, soutenus par les prières et par la générosité des bons, ils conquerront au Christ de nombreuses âmes.

Que la grande Mère de Dieu, Reine des Apôtres, soit propice à nos vœux communs, et qu’elle obtienne l’effusion de l’Esprit Saint sur les messagers de l’Évangile ; sous sa protection et en gage de Notre bienveillance paternelle, Nous vous adressons de tout cœur, Vénérables Frères, ainsi qu’à votre clergé et à votre peuple, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 30 novembre 1919, sixième année de Notre Pontificat.

BENOÎT PP. XV

 


[1] Marc., XVI, 15.

[2] Ibid., 20.

[3] Ps. XVIII, 5.

[4] Philip. I, 18.

[5] Ps. XLIV, 11.

[6] Colos. III, 11.

[7] I, Tim. VI, 8.

[8] Colos. III, 12.

[9] Sap XII, 1, 2, 18.

[10] Eccli., XVII, 12.

[11] I, Cor. III, 6.

[12] Matth., XVIII, 19.

[13] I, Io., III, 17.

[14] Luc., V, 4.

 



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