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NOTRE CONSOLATION*

Léon XIII, Pape

À Nos très chers Fils les Cardinaux

Florian, Cardinal Desprez, Archevêque de Toulouse.
Charles, Cardinal Lavigerie, Archevêque d’Alger et de Carthage.
Charles-Philippe, Cardinal Place, Archevêque de Rennes.
Joseph, Cardinal Foulon, Archevêque de Lyon.
Benoît-Marie, Cardinal Langénieux, Archevêque de Reims.
François, Cardinal Richard, Archevêque de Paris.

 

Nos très chers Fils,

Notre consolation a été grande en recevant la Lettre par laquelle Vous adhériez, d’un concert unanime, avec tout l’épiscopat français, à Notre Encyclique au milieu des sollicitudes, et Nous rendiez grâces de l’avoir publiée, protestant avec les plus nobles accents de l’union intime qui relie les évêques de France et en particulier les cardinaux de la Sainte Église au siège de Pierre.

Cette Encyclique a fait déjà beaucoup de bien, et elle en fera, Nous l’espérons, davantage encore, malgré les attaques auxquelles elle s’est vue en butte de la part d’hommes passionnés: attaques contre lesquelles, du reste, Nous aimons à le dire, elle a trouvé aussi de vaillants défenseurs.

Les attaques, Nous les avions prévues. Partout où l’agitation des partis politiques remue profondément les esprits, comme il arrive maintenant en France, il est difficile que tous rendent de suite à la vérité cette pleine justice qui est pourtant son droit. Mais fallait-il pour cela Nous taire ? Quoi! la France souffre et nous n’aurions pas ressenti jusqu’au fond de l’âme les douleurs de cette Fille aînée de l’Église ! La France, qui s’est acquis le titre de nation très chrétienne et n’entend pour rien l’abdiquer, se débat, au milieu des angoisses, contre la violence de ceux qui voudraient la déchristianiser et la rabaisser en face de tous les peuples, et Nous aurions omis de faire appel aux catholiques, à tous les Français honnêtes pour conserver à leur patrie cette foi sainte qui en fit la grandeur dans l’histoire ! À Dieu ne plaise !

Or, nous le constations mieux de jour en jour, dans la poursuite de ce résultat, l’action des hommes de bien était nécessairement paralysée par la division de leur force. De là ce que Nous avons dit et redisons à tous: «Plus de partis entre vous; au contraire, union complète pour soutenir de concert ce qui prime tout avantage terrestre : la religion, la cause de Jésus-Christ. En ce point comme en tout, cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »

Cette idée-mère qui domine toute Notre Encyclique n’a pas échappé aux ennemis de la religion catholique. Nous pourrions dire qu’ils ont été les plus clairvoyants à en saisir le sens, à en mesurer la portée pratique. Aussi, depuis ladite Encyclique, vraie messagère de paix pour tout homme de bonne volonté, qu’on en considère le fond ou la forme, ces hommes de parti ont redoublé d’acharnement impie. Divers faits déplorables, récemment arrivés, qui ont attristé les catholiques et même, Nous le savons, nombre d’hommes peu suspects de partialité envers l’Église, sont là pour le prouver. On a vu clairement où veulent aboutir les organisateurs de ce vaste complot, comme Nous l’appelions dans Notre Encyclique, formé pour anéantir en France le Christianisme.

Ces hommes donc, saisissant, pour en venir à leurs fins, les moindres prétextes, et sachant au besoin les faire surgir, ont profité de certains incidents qu’en d’autres temps ils auraient jugés inoffensifs pour donner champ libre à leurs récriminations, montrant par là leur parti pris de sacrifier à leurs passions antireligieuses l’intérêt général de la nation, dans ce qu’il a de plus digne de respect.

En face de ces tendances, en face des maux qui en découlent, au grand préjudice de l’Église de France, et qui vont s’aggravant de jour en jour, Notre silence Nous eût rendu coupable devant Dieu et devant les hommes. Il eût semblé que nous contemplions d’un œil impassible les souffrances de Nos fils, les catholiques français. On eût insinué que Nous jugions digne d’approbation ou pour le moins de tolérance les ruines religieuses, morales, civiles, amoncelées par la tyrannie des sectes antichrétiennes. On Nous eût reproché de laisser dépourvus de direction et d’appui tous ces Français courageux qui, dans les présentes tribulations, ont plus que jamais besoin d’être fortifiés. Nous devions surtout des encouragements au clergé, auquel on voudrait, contre la nature de sa vocation, imposer silence dans l’exercice même de son ministère, alors qu’il prêche, selon l’Évangile, la fidélité aux devoirs chrétiens et sociaux. Du reste, n’est-ce pas toujours pour Nous une obligation pressante de parler, quoi qu’il en advienne, dès qu’il s’agit d’affirmer Notre droit divin d’enseigner, d’exhorter, d’avertir, en face de ceux qui, sous prétexte de distinction entre la religion et la politique, prétendraient en circonscrire l’universalité ?

Voilà ce qui Nous a déterminé, de Notre entière initiative et en pleine connaissance de cause, à élever la voix : et Nous ne cesserons de l’élever, chaque fois que Nous le jugerons opportun, avec l’espoir que la vérité finira par se frayer un chemin jusque dans les cœurs qui lui résistent, peut-être avec un reste de bonne foi. Et comme le mal que nous signalons, loin de se limiter aux catholiques, atteint tous les hommes de sens et de droiture, c’est à eux aussi que Nous avons adressé Notre Encyclique, pour que tous se hâtent d’arrêter la France sur la pente qui la mène aux abîmes. Or, ces efforts deviendraient radicalement stériles, s’il manquait aux forces conservatrices l’unité et la concorde dans la poursuite du but final, c’est-à-dire la conservation de la religion, puisque là doit tendre tout homme honnête, tout ami sincère de la société. Notre Encyclique l’a amplement démontré.

Mais, le but une fois précisé, le besoin d’union pour l’atteindre une fois admis, quels seront les moyens d’assurer cette union?

Nous l’avons également expliqué et Nous tenons à le redire, pour que personne ne se méprenne sur Notre enseignement: un de ces moyens est d’accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existe. Ainsi fut accepté, en France, le premier Empire, au lendemain d’une effroyable et sanglante anarchie ; ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monarchiques, soit républicains, qui se succédèrent jusqu’à nos jours.

Et la raison de cette acceptation, c’est que le bien commun de la société l’emporte sur tout autre intérêt; car il est le principe créateur, il est l’élément conservateur de la société humaine ; d’où il suit que tout vrai citoyen doit le vouloir et le procurer à tout prix. Or, de cette nécessité d’assurer le bien commun dérive, comme de sa source propre et immédiate, la nécessité d’un pouvoir civil qui, s’orientant vers le but suprême, y dirige sagement et constamment les volontés multiples des sujets, groupés en faisceau dans sa main. Lors donc que, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à l’œuvre, l’intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l’on doit, pour cette raison, l’accepter tel qu’il est. C’est pour ces motifs et dans ce sens que Nous avons dit aux catholiques français: Acceptez la République, c’est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous; respectez-la ; soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu.

Mais il s’est trouvé des hommes appartenant à divers partis politiques, et même sincèrement catholiques, qui ne se sont pas exactement rendu compte de Nos paroles. Elles étaient pourtant si simples et si claires qu’elles ne pouvaient donner lieu, semblait-il, à de fausses interprétations.

Qu’on veuille bien y réfléchir, si le pouvoir politique est toujours de Dieu, il ne s’ensuit pas que la désignation divine affecte toujours et immédiatement les modes de transmission de ce pouvoir, ni les formes contingentes qu’il revêt, ni les personnes qui en sont le sujet. La variété même de ces modes dans les diverses nations montre à l’évidence le caractère humain de leur origine.

Il y a plus, les institutions humaines les mieux fondées en droit et établies dans des vues aussi salutaires qu’on le voudra, pour donner à la vie sociale une assiette plus stable et lui imprimer un plus puissant essor, ne conservent pas toujours leur vigueur conformément aux courtes prévisions de la sagesse de l’homme.

En politique, plus qu’ailleurs, surviennent des changements inattendus. Des monarchies colossales s’écroulent ou se démembrent, comme les antiques royautés d’Orient et l’Empire romain; les dynasties supplantent les dynasties, comme celles des Carlovingiens et des Capétiens en France ; aux formes politiques adoptées, d’autres formes se constituent, comme notre siècle en montre de nombreux exemples. Ces changements sont loin d’être toujours légitimes à l’origine : il est même difficile qu’ils le soient. Pourtant, le critérium suprême du bien commun et de la tranquillité publique impose l’acceptation de ces nouveaux gouvernements établis en fait, à la place des gouvernements antérieurs qui, en fait, ne sont plus. Ainsi se trouvent suspendues les règles ordinaires de la transmission des pouvoirs, et il peut se faire même, qu’avec le temps, elles se trouvent abolies.

Quoi qu’il en soit de ces transformations extraordinaires dans la vie des peuples, dont il appartient à Dieu de calculer les lois et à l’homme d’utiliser les conséquences, l’honneur et la conscience réclament, en tout état de choses une subordination sincère aux gouvernements constitués; il la faut au nom de ce droit souverain, indiscutable, inaliénable, qui s’appelle la raison du bien social. Qu’en serait-il, en effet, de l’honneur et de la conscience, s’il était permis au citoyen de sacrifier à ses visées personnelles et à ses attachements de partis les bienfaits de la tranquillité publique ?

Après avoir solidement établi dans notre Encyclique cette vérité, Nous avons formulé la distinction entre le pouvoir politique et la législation, et Nous avons montré que l’acceptation de l’un n’impliquait nullement l’acceptation de l’autre ; dans les points où le législateur, oublieux de sa mission, se mettait en opposition avec la loi de Dieu et de l’Église. Et, que tous le remarquent bien, déployer son activité et user de son influence pour amener les gouvernements à changer en bien des lois iniques ou dépourvues de sagesse, c’est faire preuve d’un dévouement à la patrie aussi intelligent que courageux, sans accuser l’ombre d’une hostilité aux pouvoirs chargés de régir la chose publique. Qui s’aviserait de dénoncer les chrétiens des premiers siècles comme adversaires de l’Empire romain, parce qu’ils ne se courbaient point devant ses prescriptions idolâtriques, mais s’efforçaient d’en obtenir l’abolition?

Sur le terrain religieux ainsi compris les divers partis politiques conservateurs peuvent et doivent se trouver d’accord. Mais les hommes qui subordonneraient tout au triomphe préalable de leur parti respectif, fût-ce sous le prétexte qui leur paraît le plus apte à la défense religieuse, seraient dès lors convaincus de faire passer, en fait, par un funeste renversement des idées, la politique qui divise avant la religion qui unit. Et ce serait leur faute, si nos ennemis, exploitant leurs divisions, comme ils ne l’ont que trop fait, parvenaient finalement à les écraser tous.

On a prétendu qu’en enseignant ces doctrines, Nous tenions envers la France une conduite autre que celle que Nous suivons à l’égard de l’Italie ; de sorte que Nous Nous trouverions en contradiction avec Nous-même. Et cependant, il n’en est rien. Notre but, en disant aux catholiques français d’accepter le gouvernement constitué, n’a été et n’est autre encore que la sauvegarde des intérêts religieux qui Nous sont confiés. Or, ce sont précisément ces intérêts religieux qui Nous imposent, en Italie, le devoir de réclamer sans relâche la pleine liberté requise pour Notre sublime fonction de Chef visible de l’Église catholique, préposé au gouvernement des âmes; liberté qui n’existe pas là où le vicaire de Jésus-Christ n’est pas chez lui, vrai Souverain indépendant de toute souveraineté humaine. Que conclure de là, sinon que la question qui Nous concerne en Italie, elle aussi, est éminemment religieuse en tant que rattachée au principe fondamental de la liberté de l’Église ? Et c’est ainsi que, dans Notre conduite à l’égard des diverses nations, Nous ne cessons de faire converger tout au même but: la religion, et par la religion le salut de la société, le bonheur des peuples.

Nous avons voulu, Nos très chers fils, Vous confier toutes ces choses, pour soulager Notre cœur et conforter en même temps le Vôtre. Les tribulations de l’Église ne peuvent manquer d’être très amères pour l’âme des évêques et plus encore pour la Nôtre, puisque nous sommes le Vicaire de Celui qui donna, pour la formation de cette Sainte Église, tout son sang. Ces amertumes, cependant, loin de Nous abattre, Nous stimulent à Nous armer d’un plus grand courage, pour faire face aux difficultés de l’heure présente. Il en résulte aussi, pour Nous, un redoublement de zèle en faveur de cette France catholique, d’autant plus digne de Notre affection paternelle qu’elle sollicite de Nous, avec une confiance plus filiale, encouragement, protection et secours.

Ces sentiments sont aussi les Vôtres, Nos chers fils: Vous venez de Nous en donner la preuve, et Nous avions déjà pu Nous en convaincre quand Vous veniez près de Nous, les uns après les autres, Nous rendre compte de Votre ministère et conférer des intérêts sacrés dont Nous avons la garde. Parmi les motifs de confiance qui Nous réjouissent, cette unanimité est, certes, l’un des plus puissants, et Nous en remercions Dieu du fond de l’âme. Nous comptons sur la continuation de votre empressement à seconder Nos paternelles sollicitudes pour ce cher pays de France. Et, dans cette assurance, comme gage de Notre affection, Nous Vous donnons, Nos très chers fils à Vous, à Votre clergé et aux fidèles de vos diocèses, avec toute l’effusion de Notre cœur, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, le 3 Mai de l’année 1892, de Notre Pontificat la quinzième.

 

Léon XIII, Pape


*ASS, vol. XXIV (1891-1892), pp. 641-647.



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