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DISCOURS DU PAPE FRANÇOIS
AUX RECTEURS ET AUX ÉLÈVES
DES COLLÈGES ET COUVENTS PONTIFICAUX DE ROME

Salle Paul VI
Lundi 12 mai 2014

 

Bonjour, je vous remercie infiniment de votre présence. Je remercie le cardinal Stella pour ses paroles, et je m’excuse du retard. Oui, parce qu’il y a des évêques mexicains en visite ad limina… et quand on est avec des mexicains, on est vraiment bien, si bien que le temps passe et on ne s’en rend pas compte !

Aux 146 d’entre vous qui sont des pays du Moyen-Orient, et à certains qui sont d’Ukraine, je veux dire que je suis très proche de vous en ce moment de souffrance  : vraiment très proche, et dans la prière. On souffre tellement, dans l’Église ; l’Église souffre tellement et l’Église souffrante est aussi l’Église persécutée dans certaines régions, et je suis très proche de vous. Merci. Et maintenant je voudrais… Il y avait des questions, je les ai vues, mais si vous voulez les changer ou les poser de manière un peu plus spontanée, il n’y a pas de problème, sentez-vous libres !

Bonjour, Saint-Père. Je m’appelle Daniel, je viens des États-Unis, je suis diacre et je suis du Collège Nord-américain. Nous sommes surtout venus à Rome pour recevoir une formation académique et pour respecter toujours cet engagement. Comment faire pour ne pas négliger une formation intégrale, tant au niveau personnel qu’au niveau communautaire ? Merci.

Merci pour la question. C’est vrai : votre but principal, ici, est la formation académique, avoir un diplôme en ceci ou cela… Mais il existe le danger de l’académisme. Oui, les évêques vous envoient ici pour obtenir des diplômes, mais aussi pour retourner dans votre diocèse. Mais dans le diocèse vous devez travailler dans le presbyterium, comme prêtres, des prêtres diplômés. Et celui qui tombe dans ce danger de l’académisme, revient non pas en père mais en « docteur ». Et ça c’est dangereux. Il y a quatre piliers dans la formation sacerdotale : je l’ai dit tant de fois, vous l’avez peut-être entendu. Quatre piliers : la formation spirituelle, la formation académique, la formation communautaire, et la formation apostolique. C’est vrai qu’ici, à Rome, on souligne — et c’est pour cela que vous avez été envoyés — la formation intellectuelle ; mais les trois autres piliers doivent être cultivés, et tous les quatre interagissent entre eux, et je ne comprendrais pas qu’un prêtre vienne décrocher un diplôme ici, à Rome, et qu’il n’ait pas une vie communautaire, cela ne va pas. Ou qu’il ne soigne pas sa vie spirituelle — la messe quotidienne, la prière quotidienne, la lectio divina, la prière personnelle avec le Seigneur — ou la vie apostolique ; en fin de semaine faire quelque chose, changer un peu d’air, mais toujours un air apostolique, faire quelque chose à ce niveau là… C’est vrai, l’étude est une dimension apostolique ; mais il est important aussi de soigner les trois autres piliers ! Le purisme académique ne fait pas du bien, ne fait pas du bien. C’est pourquoi ta question me plaît, parce qu’elle me donne l’occasion de vous dire ces choses-là. Le Seigneur vous a appelés à être des prêtres, des prêtres : c’est la règle fondamentale. Et il y a autre chose que je voudrais souligner : si on ne voit que la partie académique, il existe le danger de glisser vers les idéologies, et cela rend malade. Cela abîme aussi la conception de l’Église. Pour comprendre l’Église il faut étudier mais aussi prier, en vivant une vie communautaire et en menant une vie apostolique. Si nous glissons vers une idéologie, et prenons ce chemin-là, nous aurons une herméneutique non chrétienne, une herméneutique de l’Église idéologique. Et cela fait mal, c’est une maladie. L’herméneutique de l’Église doit être l’herméneutique que l’Église elle-même nous offre, que l’Église nous donne. Comprendre l’Église avec les yeux du chrétien ; comprendre l’Église avec l’esprit du chrétien ; comprendre l’Église avec le cœur du chrétien ; comprendre l’Église en agissant en chrétien. Dans le cas contraire, on ne comprend pas l’Église, ou on la comprend mal. C’est pourquoi il est important de souligner, en effet, le travail académique car c’est pour cela que vous avez été envoyés ; mais il ne faut pas négliger les trois autres piliers : la vie spirituelle, la vie communautaire et la vie apostolique. Je ne sais pas si cela répond à ta question… Merci.

Bonjour, Saint-Père. Je suis Thomas, je viens de Chine. Je suis un séminariste du Collège urbanien. Parfois, vivre en communauté n’est pas facile : que nous conseillez-vous, en partant aussi de votre expérience, pour faire de notre communauté un lieu de croissance humaine et spirituelle, et d’exercice de charité sacerdotale ?

Un jour, un vieil évêque d’Amérique latine a dit : « Le pire des séminaires vaut mieux que pas de séminaire du tout ». Se préparer au sacerdoce tout seul, sans communauté, n’est pas bon. La vie du séminaire, autrement dit la vie communautaire, est très importante. Elle est très importante car il y a le partage entre des frères, qui marchent vers le sacerdoce ; mais il y a aussi des problèmes, il y a des luttes : des luttes de pouvoir, des luttes d’idées, voire des luttes cachées ; et arrivent les vices capitaux : l’envie, la jalousie… Mais viennent aussi les bonnes choses : les amitiés, l’échange d’idées, c’est ce qui est important dans la vie communautaire. La vie communautaire n’est pas le paradis, ni même le purgatoire — non, ce n’est pas ça… [éclats de rire], mais ce n’est pas le paradis ! Un saint des jésuites disait que, pour lui, la vie communautaire était la plus grande des pénitences. Vraiment ? Aussi, je crois que nous devons aller de l’avant dans la vie communautaire. Mais comment ? Il y a quatre ou cinq choses qui nous aideront beaucoup. Ne jamais, jamais dire du mal des autres. Si j’ai quelque chose contre l’autre, ou que je ne suis pas d’accord : le dire en face ! Nous les clercs, nous avons la tentation de ne pas dire les choses en face, d’être trop diplomates, ce langage clérical… Mais ça nous fait du mal, ça nous fait du mal ! Je me souviens d’une fois, il y a 22 ans : je venais tout juste d’être nommé évêque, et j’avais comme secrétaire dans mon vicariat — Buenos Aires est divisée en quatre vicariats — dans ce vicariat j’avais comme secrétaire un jeune prêtre, ordonné récemment. Et moi, les premiers mois, j’ai fait quelque chose, et j’ai pris une décision un peu diplomatique — trop diplomatique — avec les conséquences qui viennent de ces décisions que l’on ne prend pas dans le Seigneur, n’est-ce pas ? Et à la fin je lui ai dit : « Mais regarde ce problème, je ne sais pas comment arranger cela…  ». Et lui m’a regardé droit dans les yeux — un jeune ! — et il m’a dit : « Parce que vous avez mal fait : Vous n’avez pas pris une décision paternelle ! », et il m’a dit trois ou quatre choses très fortes ! Avec beaucoup de respect, mais il me les a dites. Et puis, quand il est parti, j’ai pensé : « Celui-là je ne l’éloignerai jamais de son poste de secrétaire : c’est un vrai frère ! ». A l’opposé, il y a ceux qui te disent de belles choses devant et par derrière pas si belles… Ceci est important… Les commérages sont la peste d’une communauté ; toujours parler en face, toujours. Et si tu n’as pas le courage de parler en face, parle au supérieur ou au directeur, il t’aidera. Mais ne va pas dans les chambres de tes camarades pour dire du mal ! On dit que les commérages sont une affaire de femmes, mais c’est aussi celle des hommes, ça nous concerne nous aussi ! Nous bavardons pas mal ! Et cela détruit la communauté. Ecouter les différentes opinions et en discuter, mais comme il faut, en cherchant la vérité, en cherchant l’unité, ça c’est autre chose ! Ça aide la communauté. Un jour, mon père spirituel — j’étais étudiant en philosophie ; lui était un philosophe, un métaphysicien, mais il était un bon père spirituel —, je suis allé chez lui et j’ai exposé le fait que j’étais en colère contre quelqu’un : « Mais contre celui-ci, parce que cela, cela et cela… » ; j’ai dit au père spirituel tout ce que j’avais en moi. Et lui m’a posé une seule question : « Dis-moi, as-tu prié pour lui ? ». C’est tout. Et j’ai répondu : « Non ». Et lui est resté en silence. « Nous avons fini », m’a-t-il dit. Prier, prier pour tous les membres de la communauté, mais prier principalement pour ceux avec lesquels j’ai des problèmes ou pour ceux que je n’aime pas, car il est naturel, instinctif, parfois de ne pas aimer quelqu’un. Prier, et le Seigneur fera le reste, mais toujours prier. La prière communautaire. Ces deux choses — sans trop m’étendre —, mais je vous garantis que si vous faites ces deux choses, la communauté ira de l’avant, pourra bien vivre, bien parler, bien discuter, bien prier ensemble. Deux petites choses : ne pas dire du mal d’autrui et prier pour ceux avec lesquels j’ai des problèmes. Je pourrais en dire plus, mais je crois que cela suffit.

Bonjour, Saint-Père.

Bonjour.

Je m’appelle Charbel, je suis un séminariste du Liban et j’étudie au Collège Sedes Sapientiae. Avant de poser ma question, je voudrais vous remercier d’être proche de notre peuple au Liban et dans tout le Moyen-Orient. Ma question est celle-ci : l’année dernière, vous avez quitté votre terre et votre patrie. Que nous recommandez-vous pour gérer au mieux notre arrivée et notre séjour à Rome  ?

Mais c’est différent… votre arrivée à Rome, comparée au transfert de diocèse qu’ils m’ont fait faire : c’est un peu différent, mais bon… Je me souviens de la première fois où j’ai quitté ma terre pour venir étudier ici… D’abord il y a la nouveauté, c’est la nouveauté des choses, et nous devons être patients avec nous-mêmes. Les premiers temps, c’est comme un temps de fiançailles : tout est beau, ah les nouveautés, les choses… ; mais on ne saurait le reprocher, c’est comme ça ! C’est ce qui arrive à tout le monde, tout le monde vit cela. Et puis, pour en revenir à l’un des piliers, il y a avant tout l’intégration dans la vie de la communauté et dans la vie d’études, directement. Je suis venu pour cela, faire cela. Et puis, chercher un travail pour le week end, un travail apostolique, c’est important. Ne pas s’enfermer et ne pas se disperser. Les premiers temps, on est dans une période de nouveautés : « Je voudrais faire ceci, aller à ce musée, ou voir ce film, je voudrais faire ceci, cela… ». Mais allez-y, ne vous inquiétez pas, c’est normal que cela se produise. Mais ensuite, il faut agir pour de vrai. Qu’est-ce que je suis venu faire ? Étudier. Étudier sérieusement ! Et profiter de toutes les opportunités que nous donne ce séjour. Les nouveautés de l’universalité : connaître de nombreuses personnes de tant de lieux différents, de tant de pays différents, de tant de cultures différentes ; l’opportunité du dialogue entre vous : « Mais c’est comment dans ton pays ? » et « Comment c’est là-bas ? Chez moi c’est…  » ; cet échange fait beaucoup de bien, beaucoup de bien. Je crois que je n’ai pas à en dire plus. Mais il ne faut pas avoir peur de cette joie face aux nouveautés : c’est la joie des premières fiançailles, avant que ne commencent les problèmes. Va de l’avant ! Ensuite agis pour de vrai !

Bonjour Saint-Père. Mon nom est Daniele Ortiz et je suis mexicain. Ici à Rome, j’habite au collège Maria Mater Ecclesiae. Votre Sainteté, dans la fidélité à notre vocation nous avons besoin d’un discernement constant, de vigilance et de discipline personnelle. Vous, comment avez-vous fait quand vous étiez séminariste, quand vous étiez prêtre, quand vous étiez évêque et maintenant que vous êtes Pape ? Et que nous conseillez-vous à cet égard ? Merci.

Merci. Tu as prononcé la parole vigilance. C’est une attitude chrétienne : la vigilance. La vigilance sur soi-même : que se passe-t-il dans mon cœur ? Car là où est mon cœur se trouve mon trésor. Que se passe-t-il là ? Les pères orientaux disent qu’il faut bien savoir si son propre cœur est dans une turbulence ou s’il est tranquille. Première question : être vigilant sur ton cœur : est-il dans une turbulence ? S’il est pris dans une turbulence, on ne peut pas voir ce qu’il y a dedans. Comme la mer, n’est-ce pas ? On ne voit pas les poissons quand la mer est ainsi... Le premier conseil, quand le cœur est pris dans une turbulence, est le conseil des pères russes : se placer sous le manteau de la Sainte Mère de Dieu. Rappelez-vous que la première antienne latine est précisément celle-là : en période de turbulence, chercher refuge sous le manteau de la Sainte Mère de Dieu. C’est l’antienne « Sub tuum presidium confugimus, Sancta Dei Genitrix » : c’est la première antienne latine de la Vierge. C’est curieux non ? Veiller. Il y a une turbulence ? Tout d’abord aller là, et attendre là que le calme revienne un peu : avec la prière, en se remettant à la Vierge... Certains d’entre vous me diront : « Mais, père, en cette époque de tant de modernité efficace, de la psychiatrie, de la psychologie, dans ces moments de turbulence je crois qu’il serait mieux d’aller chez le psychologue pour qu’il m’aide... ». Je n’écarte pas cette idée, mais il faut tout d’abord aller vers la Mère : car un prêtre qui oublie la Mère, surtout dans les moments de turbulence, a un manque. C’est un prêtre orphelin : il a oublié sa maman ! Et dans les moments difficiles, l’enfant va voir sa maman, toujours. Et nous sommes des enfants, dans la vie spirituelle, il ne faut jamais l’oublier ! Veiller sur comment va mon cœur. En période de turbulence, aller chercher refuge sous le manteau de la sainte Mère de Dieu. C’est ce que disent les moines russes, et en vérité il en est ainsi. Ensuite, que dois-je faire ? Je cherche à comprendre ce qui arrive, mais toujours dans la paix. Comprendre dans la paix. Ensuite, la paix revient et je peux faire la discussio conscientiae. Quand je suis en paix, il n’y a pas de turbulence : « Qu’est-ce qui est arrivé aujourd’hui dans mon cœur ? ». Et cela est veiller. Veiller ce n’est pas aller dans une salle de torture, non ! C’est regarder son cœur. Nous devons être maîtres de notre cœur. Que sent mon cœur, qu’est-ce qu’il cherche ? Qu’est-ce qui aujourd’hui m’a rendu heureux et qu’est-ce qui ne m’a pas rendu heureux ? Il ne faut pas finir la journée sans faire cela. Une question que je posais, comme évêque, aux prêtres est : « Dis-moi comment tu vas te coucher ? ». Et ils ne comprenaient pas. « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? ». « Oui, comment finis-tu la journée ? ». « Oh, épuisé, père, car il y a beaucoup de travail, la paroisse, beaucoup... Après je dîne un peu, je mange quelque chose et je vais au lit, je regarde la télévision et je me relaxe un peu... ». « Et tu ne passes pas devant le tabernacle avant ? ». Il y a des choses qui nous font voir où est notre cœur. Jamais, jamais — et c’est cela la vigilance ! — ne jamais finir la journée sans aller un peu là, devant le Seigneur ; regarder et demander : « Qu’est-ce qui se passe dans mon cœur ? ». Dans les moments tristes, dans les moments heureux : comment était cette tristesse ? Comment était cette joie ? C’est de la vigilance. Veiller également sur les dépressions et les enthousiasmes. « Aujourd’hui je suis démoralisé, je ne sais pas ce qui arrive ». Veiller : parce que je suis démoralisé ? Peut-être devrais-tu aller chez quelqu’un qui t’aide ?... Cela est de la vigilance. « Oh, je suis joyeux ! ». Mais pourquoi suis-je joyeux aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est arrivé dans mon cœur ? Cela n’est pas une introspection stérile, non, non ! Cela est connaître l’état de mon cœur, ma vie, comme chemin sur la route du Seigneur. Car s’il n’y a pas de vigilance, le cœur va de tous les côtés ; et l’imagination suit derrière : « Vas, vas... » ; et ensuite cela peut mal finir. J’aime cette question sur la vigilance. Ce ne sont pas des choses anciennes que celles-ci, ce ne sont pas des choses dépassées. Ce sont des choses humaines, et comme toutes les choses humaines, elles sont éternelles. Nous les aurons toujours avec nous. Veiller sur son cœur était précisément la sagesse des premiers moines chrétiens, ils enseignaient cela, à veiller sur le cœur.

Puis-je faire une parenthèse ? Pourquoi est-ce que j’ai parlé de la Vierge ? Je vous conseillerais ce que j’ai dit auparavant, chercher refuge... Un beau rapport avec la Vierge ; le rapport avec la Vierge nous aide à avoir un beau rapport avec l’Église : toutes les deux sont Mères... Vous connaissez le beau passage de saint Isaac, l’abbé de l’Etoile : ce que l’on peut dire de Marie, on peut le dire de l’Église et également de notre âme. Toutes les trois sont féminines, toutes les trois sont des Mères, toutes les trois donnent la vie. Le rapport avec la Vierge est un rapport de fils... Veillez sur cela : si l’on n’a pas un beau rapport avec la Vierge, il y a quelque chose d’orphelin dans mon cœur. Je me souviens, il y a trente ans, j’étais dans le nord de l’Europe : je devais aller là pour des question d’éducation de l’université de Cordova, dont j’étais à ce moment là vice-chancelier. Et une famille de catholiques pratiquants m’a invité ; c’était un pays un peu trop sécularisé. Et à dîner, il y avait beaucoup d’enfants, c’était des catholiques pratiquants, tous les deux professeurs universitaires, tous les deux aussi catéchistes. A un certain moment, en parlant de Jésus Christ — enthousiastes de Jésus Christ !, je parle d’il y a trente ans — ils ont dit : « Oui, grâce à Dieu nous avons dépassé l’étape de la Vierge... ». Et comment cela se fait-il ?, ai-je dit. « Oui, parce ce que nous avons découvert Jésus Christ, et nous n’en avons plus besoin ». Cela m’a attristé et je n’ai pas bien compris. Et nous en avons un peu parlé. Et cela n’est pas de la maturité ! Ce n’est pas de la maturité. Oublier la mère est une mauvaise chose... Et, pour le dire en d’autres termes : si tu ne veux pas la Vierge comme Mère, tu peux être sûr que tu l’auras comme belle-mère ! Et cela n’est pas bon ! Merci.

Vive Jésus, vive Marie ! Merci, Saint-Père pour tes paroles sur la Vierge. Je m’appelle don Ignacio et je viens de Manille, aux Philippines. Je suis en train de préparer un doctorat en mariologie à la faculté pontificale de théologie Marianum, et je réside au Collège pontifical philippin. Saint-Père, ma question est : l’Église a besoin de pasteurs capables de guider, de gouverner, de communiquer comme nous le demande le monde d’aujourd’hui. Comment apprend-on et exerce-t-on le leadership dans la vie sacerdotale, en suivant le modèle du Christ qui s’est abaissé en assumant la croix, la mort sur la Croix ?, en assumant la condition de serviteur jusqu’à la mort sur la Croix ? Merci.

Mais ton évêque est un grand communicateur !

C’est le cardinal Tagle...

Le leadership... voilà le centre de la question... Il y a une seule voie — ensuite je parlerai des pasteurs — mais pour le leadership il n’y a qu’une voie : le service. Il n’y en a pas d’autre. Si tu as de nombreuses qualités — communiquer, etc. — mais que tu n’est pas un serviteur, ton leadership disparaîtra, il ne sert pas, il n’est pas capable de rassembler. Seulement le service : être au service... Je me rappelle d’un père spirituel très bon, les gens allaient le voir, au point que quelquefois il ne pouvait pas finir de prier tout son bréviaire. Et la nuit, il allait auprès du Seigneur et disait : « Seigneur, vois, je n’ai pas fait ta volonté, ni non plus la mienne ! J’ai fait la volonté des autres ! ». Ainsi, tous les deux — le Seigneur et lui — se consolaient. Le service signifie faire, très souvent, la volonté des autres. Un prêtre qui travaillait dans un quartier très humble — très humble ! — une villa miseria, une favela, a dit : « J’aurais besoin de fermer les fenêtres, les portes, toutes, car à un certain moment, on me demande tant et tant de choses : telle chose spirituelle, matérielle, au point qu’à la fin j’aurais envie de tout fermer. Mais cela n’est pas ce que ferait le Seigneur », disait-il. C’est vrai : on ne peut pas guider un peuple sans le servir. Le service du pasteur. Le pasteur doit toujours être à la disposition de son peuple. Le pasteur doit aider le peuple à grandir, à marcher. Hier, dans la lecture, un verbe a suscité ma curiosité, le verbe « pousser » : le pasteur pousse ses brebis pour qu’elles sortent chercher de l’herbe. Cela m’a intrigué : il les fait sortir avec force ! Le ton du texte original est celui-ci : il fait sortir, mais avec force. C’est comme les chasser de là : « allez, allez ! ». Le pasteur qui fait grandir son peuple et qui est toujours avec lui. Parfois, le pasteur est obligé de marcher devant, pour indiquer la route ; d’autres fois, au milieu, pour savoir ce qui se passe ; tant de fois, derrière, pour aider les derniers, mais aussi pour suivre le flair des brebis qui savent où trouver la bonne herbe. Le pasteur… Saint Augustin, en citant Ezéchiel, dit qu’il doit être au service des brebis et souligne deux dangers : le pasteur qui exploite les brebis pour manger, pour faire de l’argent, par intérêt économique, matériel, et le pasteur qui exploite les brebis pour bien s’habiller. La viande et la laine. Saint Augustin le dit. Lisez ce beau sermon De pastoribus. Il faut le lire et le relire. Oui, ce sont les deux péchés des pasteurs : l’argent pour devenir riches ; ils font les choses pour de l’argent — des pasteurs affairistes — et la vanité. Ce sont des pasteurs qui se croient à un niveau supérieur, plus haut que leur peuple, détachés… Pensons-y, des pasteurs-princes. Le pasteur-affairiste et le pasteur-prince. Ce sont les deux tentations dont parle saint Augustin dans son sermon, en reprenant ce passage d’Ezéchiel. C’est vrai, un pasteur qui se cherche, en passant par le chemin de l’argent ou le chemin de la vanité, n’est pas un serviteur, n’a pas de vrai leadership. L’humilité doit être l’arme du pasteur : humble, toujours au service. Il doit rechercher le service. Et cela n’est pas facile d’être humble, non, cela n’est pas facile ! Les moines du désert comparent la vanité à un oignon : quand tu prends un oignon, tu commences à l’éplucher, tu te sens vaniteux et tu commences à éplucher la vanité. Et tu y vas, tu y vas, une autre pelure, et une autre, et une autre, une autre, une autre… à la fin tu arrives à… rien. « Ah grâce à Dieu, j’ai épluché mon oignon, j’ai épluché la vanité ». Fais comme ça et tu sentiras l’oignon ! C’est ce que disent les pères du désert. La vanité c’est comme ça. Un jour j’ai entendu un jésuite — un brave homme —, mais il était si vaniteux, si vaniteux… Et nous lui disions tous : « Tu es si vaniteux ! », mais il était si bon que nous lui pardonnions tous. Et il est allé faire des exercices spirituels, et quand il est rentré il nous a dit, à nous dans la communauté : « Quels beaux exercices ! J’ai passé huit jours au Ciel, et je me suis trouvé si vaniteux ! Mais grâce à Dieu, j’ai vaincu toutes les passions ! ». La vanité est ainsi ! Il est si difficile d’ôter sa vanité à un prêtre. Mais le peuple de Dieu te pardonne tant de choses : il te pardonne si tu as dérapé, sur le plan affectif, il te le pardonne. Il te pardonne si tu as dérapé avec un peu plus de vin, il te le pardonne. Mais il ne te pardonne pas si tu es un pasteur attaché à l’argent, si tu es un pasteur vaniteux qui ne traite pas bien les personnes. Car le vaniteux ne traite pas bien les gens. Argent, vanité et orgueil. Les trois marches qui nous conduisent à tous les péchés. Le peuple de Dieu comprend nos faiblesses, et il les pardonne ; mais ces deux-là, il ne les pardonne pas ! L’attachement à l’argent chez le pasteur, il ne le pardonne pas. C’est curieux n’est-ce pas ? Ces deux défauts, nous devons lutter pour ne pas les avoir. Puis le leadership doit aller avec le service, mais avec un amour personnel envers les gens. Un jour, j’ai entendu un curé qui disait : « Cet homme connaissait le nom de tous les habitants de son quartier, même le nom des chiens ! ». C’est beau ! Il était proche, il connaissait chaque personne, il connaissait l’histoire de toutes les familles, et il savait tout. Et il aidait. Il était si proche… Proximité, service, humilité, pauvreté et sacrifice. Je me souviens des vieux curés de Buenos Aires, quand il n’y avait pas de téléphone portable, la messagerie ; ils dormaient avec le téléphone près d’eux. Personne ne mourait sans les sacrements. On les appelait à n’importe quelle heure : ils se levaient et y allaient. Service, service. Et lorsque j’étais évêque, je souffrais quand j’appelais une paroisse et tombais sur la messagerie… Ce n’est pas cela le leadership ! Comment peux-tu conduire un peuple si tu ne l’entends pas, si tu n’es pas à son service ? Voilà ce sont les choses qui me viennent à l’esprit… pas dans l’ordre, mais pour répondre à ta question…

Bonjour, Saint-Père.

Bonjour.

Je suis le père Sèrge, je viens du Cameroun. Ma formation se déroule au Collège Saint-Paul Apôtre. Voici ma question : lorsque nous retournerons dans nos diocèses et communautés, nous serons appelés à de nouvelles responsabilités ministérielles et à de nouveaux devoirs en matière de formation. Comment pouvons-nous faire coexister de façon équilibrée toutes les dimensions de la vie ministérielle : la prière, les engagements pastoraux, les devoirs de formation sans en négliger aucune ? Merci.

Il y a une question à laquelle je n’ai pas répondu : sans doute l’ai-je oubliée — l’inconscient joue des tours ! — et je veux la relier à celle-ci. On me demandait : « Comment faites-vous ces choses, en tant que Pape ? ». Ta question aussi... J’y répondrai, en racontant, en toute simplicité, ce que je fais personnellement pour ne pas négliger les choses. La prière. Le matin, je m’efforce de prier les Laudes et également de faire un peu de prière, la lectio divina, avec le Seigneur. Quand je me lève, je lis d’abord les « cifrati », puis je fais cela. Et ensuite, je célèbre la Messe. Après, je commence le travail : un travail qui un jour est d’un certain type, l’autre jour d’un autre... J’essaie de le faire dans l’ordre. A midi, je déjeune, puis je fais une petite sieste ; après la sieste, à 15h00 — pardonnez-moi — je récite les Vêpres, à 15h00, si on ne les récite pas à cette heure, on ne les récite plus ! Et aussi la lecture, l’office de lecture du lendemain. Ensuite, le travail de l’après-midi ; les choses que je dois faire... Puis un peu d’adoration et je récite le chapelet, le dîner et la journée finit. Voilà mon emploi du temps. Mais parfois, on ne peut pas tout faire, parce que je me laisse entraîner par des exigences imprudentes : trop de travail, ou croire que si je ne fais pas cela aujourd’hui, je ne le ferai pas demain... Je laisse tomber l’adoration, je laisser tomber la sieste, je laisse tomber cela... Et ici aussi, il faut de la vigilance : vous retournerez dans vos diocèses et il vous arrivera ce qui m’arrive : c’est normal. Le travail, la prière, un peu de temps pour se reposer, pour sortir de chez soi, pour marcher un peu, tout cela est important... Mais vous devrez l’organiser avec la vigilance et aussi avec les conseils... L’idéal est de finir la journée fatigué : c’est l’idéal. Ne pas avoir besoin de prendre des cachets pour dormir : finir la journée fatigué. Mais avec une bonne fatigue, pas une fatigue imprudente, parce que cela n’est pas bon pour la santé, et à la fin on le paie très cher. Je vois le visage de Sandro, qui rit et qui dit : « Mais vous, vous ne le faites pas ! ». C’est vrai. Cela est l’idéal, mais je ne le fais pas toujours, parce que moi aussi, je suis un pécheur, et je ne suis pas toujours bien organisé. Mais c’est ce qu’il faut faire...

Bonjour, Saint-Père, mon nom est Fernando Rodriguez, je suis un nouveau prêtre du Mexique, j’ai été ordonné il y a un mois, et j’habite au collège mexicain. Saint-Père, vous nous avez rappelé que l’Église a besoin d’une nouvelle évangélisation. Même dans Evangelii gaudium, vous vous êtes arrêté sur la préparation de la prédication, sur l’homélie et sur l’annonce comme forme d’un dialogue passionné entre un pasteur et son peuple. Pourriez-vous revenir sur ce thème de la nouvelle évangélisation ? Nous nous demandons aussi, Sainteté, comment devrait être un prêtre pour la nouvelle évangélisation. Quel ou quels devraient être ses caractéristiques ? Merci.

Lorsque saint Jean-Paul II parla — je pensais que c’était la première fois, mais on m’a dit que non — sur la nouvelle évangélisation, c’était à Saint-Domingue en 1992. Il a dit qu’elle doit être nouvelle dans la méthodologie, dans l’ardeur, dans le zèle apostolique, et je ne me souviens pas de la quatrième... Qui s’en rappelle ? L’expression ! Cherchez une expression qui s’adapte au caractère unique des temps. Et, pour moi, dans le document d’Aparecida, cela est très clair. Ce document d’Aparecida développe bien cet aspect. Pour moi, l’évangélisation exige de sortir de soi-même ; elle exige une dimension transcendante : le transcendant dans l’adoration de Dieu, dans la contemplation, et le transcendant envers les frères, envers les gens. Sortir de, sortir de ! Pour moi, cela est comme le centre de l’évangélisation. Et sortir signifie arriver à, c’est-à-dire proximité. Si l’on ne sort pas de soi-même, il n’y aura jamais de proximité ! Proximité. Etre proche des gens, être proche de tous, de tous ceux dont nous devons être proches. Tous les gens. Sortir. De la proximité ! On ne peut évangéliser sans proximité. Etre proche mais également cordial ; proximité d’amour, proximité physique également ; être proche. Et tu as fait ici le lien avec l’homélie. Le problème des homélies ennuyeuses — pour ainsi dire — le problème des homélies ennuyeuses, c’est qu’il n’y a pas de proximité. C’est précisément dans l’homélie que l’on mesure le degré de proximité du pasteur avec son peuple. Si tu parles dans une homélie, disons, 20, 25 ou 30, 40 minutes — je n’invente rien, cela arrive ! — et que tu parles de choses abstraites, de vérités de la foi, tu ne fais pas une homélie, tu fais un cours ! C’est très différent ! Tu n’es pas proche des gens. C’est pourquoi l’homélie est importante : pour calibrer, pour bien connaître la proximité du prêtre. Je crois qu’en général, nos homélies ne sont pas bonnes, elles n’entrent pas dans le genre littéraire homilétique : ce sont des conférences, ou des leçons, ou des réflexions. Mais l’homélie — demandez-le aux professeurs de théologie — l’homélie dans la Messe, la Parole est Dieu fort, est sacramentelle. Pour Luther, elle était presque un sacrement : elle était ex opere operato, la Parole prêchée ; pour d’autres elle n’est que ex opere operantis. Mais je crois qu’elle est au milieu, c’est un peu des deux. La théologie de l’homélie est un peu sacramentelle ou presque. Ce n’est pas comme dire quelques mots sur un thème. C’est autre chose. Cela suppose prière, étude, cela suppose de connaître les personnes auxquelles tu parleras, cela suppose la proximité. Sur l’homélie, pour bien faire en termes d’évangélisation, nous devons beaucoup avancer, nous sommes en retard. C’est un des points de la conversion dont l’Église a besoin aujourd’hui : bien préparer les homélies pour que les gens comprennent. Et puis, au bout de huit minutes, l’attention s’en va. Une homélie de plus de huit minutes ne va pas. Elle doit être brève, elle doit être forte. Je vous conseille deux livres, de mon époque, mais ils sont utiles, pour cet aspect de l’homélie, car ils vous aideront beaucoup. Premièrement, « La théologie de la prédication » d’Hugo Rahner. Pas de Karl mais d’Hugo. Lire du Hugo est facile, Karl est plus difficile. C’est un bijou : « Théologie de la prédication ». Et l’autre est un livre du père Domenico Grasso, qui nous introduit à ce qu’est l’homélie. Je crois que le titre est le même : « Théologie de la prédication ». Il vous aidera beaucoup. La proximité, l’homélie… Il y a autre chose que je voulais dire… Sortir, proximité, l’homélie pour mesurer combien je suis proche du peuple de Dieu. Et puis il y a cette catégorie que j’aime utiliser qui est celle des périphéries. Quand on sort, on ne doit pas s’arrêter à mi-chemin, mais aller jusqu’au bout. Certains disent que l’on doit commencer à évangéliser à partir des plus éloignés, comme le faisait le Seigneur. C’est ce qui me vient à l’esprit pour répondre à ta question. Mais ce que j’ai dit sur l’homélie est vrai : pour moi c’est un des problèmes que l’Église doit étudier et qu’elle doit changer. Les homélies, les homélies : ça n’est pas donner des cours, ce ne sont pas des conférences, c’est autre chose. J’aime quand les prêtres se réunissent deux heures pour préparer l’homélie du dimanche suivant, car cela confère un climat de prière, d’étude, d’échange d’opinions. Cela est bon, cela fait du bien. La préparer avec un autre, cela va très bien !

Loué soit Jésus Christ ! Je m’appelle Wojcek, j’habite au Collège pontifical polonais, j’étudie la théologie morale. Saint-Père, à propos du ministère presbytéral au service de notre peuple à l’exemple du Christ et de sa mission, que nous recommandez-vous pour rester ouverts et heureux dans notre service auprès du peuple de Dieu ? Quelles qualités humaines nous conseillez-vous et nous recommandez-vous de cultiver pour être à l’image du Bon Pasteur et vivre ce que vous avez appelé « la mystique de la rencontre » ?

J’ai parlé de choses que l’on doit faire dans la prière, principalement. Mais je prends ton dernier mot pour parler d’une chose, à ajouter à toutes celles que j’ai dites, qui ont été dites et conduisent à ta question. Tu as dit « mystique de la rencontre ». La rencontre. La capacité d’entendre, d’être à l’écoute des autres. La capacité de chercher ensemble le chemin, la méthode, tant de choses. C’est cela la rencontre. Et cela signifie aussi ne pas avoir peur, ne pas avoir peur des choses. Le bon pasteur ne doit pas avoir peur. Il sent peut-être une petite crainte au fond de lui, mais il n’a jamais peur. Il sait que le Seigneur l’aide. Rencontrer les personnes dont tu as la charge pastorale ; rencontrer ton évêque. La rencontre avec l’évêque est importante. Il est important aussi que l’évêque se laisse rencontrer. C’est important … car, oui, il arrive d’entendre parfois : « Tu l’as dit à ton évêque ? Oui, j’ai demandé une audience, mais je l’ai demandée il y a quatre mois. J’attends ! ». Non, ça ne va pas. Aller trouver l’évêque et que l’évêque se laisse trouver. Le dialogue. Mais surtout, je voudrais parler d’une chose : de la rencontre entre les prêtres, entre vous. L’amitié sacerdotale : voilà un trésor, un trésor que vous devez cultiver entre vous. L’amitié entre vous. L’amitié sacerdotale. Tous ne peuvent pas être des amis intimes. Mais que c’est beau l’amitié sacerdotale ! Quand les prêtres, comme deux frères, trois frères, quatre frères, se connaissent, parlent de leurs problèmes, de leurs joies, de leurs attentes, de tant de choses… l’amitié sacerdotale. Recherchez cela c’est important. Etre amis. Je crois que cela aide beaucoup à vivre la vie sacerdotale, à vivre la vie spirituelle, la vie apostolique, la vie communautaire, voire aussi la vie intellectuelle : l’amitié sacerdotale. Si je trouvais un prêtre qui me disait : « Je n’ai jamais eu d’ami », je penserais que ce prêtre n’a pas connu une des plus belles joies de la vie sacerdotale, l’amitié sacerdotale. C’est ce que je vous souhaite à tous. Je vous souhaite d’être amis avec ceux que le Seigneur place sur votre chemin pour devenir amis. Je vous souhaite cela dans la vie. L’amitié sacerdotale est une force de persévérance, de joie apostolique, de courage, mais aussi du sens de l’humour. C’est beau, très beau ! C’est ce que je pense.

Merci pour votre patience ! Et maintenant nous pouvons prier la Vierge, demander la bénédiction…

Regina Caeli...



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